Echiquier - Archive - "La Communauté du Plateau"(1)


E2,E4



        Quand Emma Donegal, la plus belle femme que Dieu ait jamais créée, monta sur l’estrade, même les joueurs de jazz eurent du mal à rester concentrés. Sa robe d’émeraude scintillait malgré la fumée des cigares, et bien qu’une mèche de ses longs cheveux roux cachait l’un de ses grands yeux verts, l’autre avait encore assez de force pour hypnotiser les trois quarts de la salle. Et le dernier quart ? Des ivrognes assoupis, le chien du patron, et le patron lui-même, occupé à servir à boire à quelques femmes froissées par le soudain désintérêt qu’on leur infligea, lorsque celle qu’on appelait Rubis se mit à chanter. Un murmure d’abord, mis en relief par le silence général des musiciens et de l’auditoire, qui commençait à s’assembler autour de l’estrade ; puis le pianiste l’accompagna.


« Crystal memories,

Touched by your voice, in the moonlight

“Nothing lasts” you said... »



    Le flot de sa voix était pur comme une rivière de cristal. Ses prestations n’étaient pas données, mais elle remplissait La Pleine Lune chaque soir ; gratifiant ce modeste café-théâtre parisien d’une renommée faisant pâlir les plus grands.


« Only answer was to live.

And I am still here-

With your memories... »



 Il était question dans cette chanson d’une femme seule, et triste. Rubis n’en était pas l’auteur, mais semblait s’approprier chacun des mots.


« Cristal melodies

moments so sweet, I remember »



      Phillipe Montalien n’en avait rien à fouttre. Il finissait son verre de Scotch en silence. Il venait ici chaque soir depuis de nombreuses années, et s’asseyait toujours à la même table. Quand Rubis est arrivée, il avait été comme toute cette bande de crétins : absorbé, captivé, bu, mais il s’est rapidement détourné de l’estrade. Elle se mit évidemment à désirer le seul homme qui ne la regardait pas ; ils se fréquentèrent quelques temps, et venaient de se séparer à nouveau. Elle chantait pour lui ce soir, mais il n’en avait plus rien à fouttre. C’était une histoire passée, une vie précédente, dont il avait fait un trait sur l’avenir. Il posa bruyamment son verre sur la table, se leva, et partit sans payer. Il payait en fin de mois, quand tombait son salaire de légiste. De toute façon, elle n’était pas son genre de fille. Sans doute n’existait-il pas, d’ailleurs, son genre de fille. Il n’aimait pas beaucoup les vivants ; il les trouvait trop bruyants, trop mobiles, et incertains, trop anarchiques et imparfaits à son goût. 

 Il sortit dans les rues de Paris. Il faisait froid et sombre, mais il n’aurait su dire si c’était là un attribut de la nuit, ou de la ville elle-même. Il marcha longtemps, non sans but, puisqu’il rentrait à son appartement du dixième arrondissement ; et pourtant, il lui faudra une demi-heure, alors que le tramway l’y emmènerait en quelques minutes seulement. L’argent n’était pas un problème pour lui, alors pourquoi continuait-il à venir si loin chaque soir, et à pieds ? Peut-être cherchait-il quelque chose, finalement. Des réponses. Mais des réponses à quoi ? Il n’était plus tout jeune, comme en témoignaient les poches sous ses yeux et sa barbe mal rasée entre poivre et sel, pourtant il n’avait pas encore envie de se sentir vieux. Il avait surtout besoin de trouver des questions, et, paradoxalement, de stabilité. 

Il faut quand même être un peu taré pour espérer trouver des questions le soir dans les rues de Paris. Il détestait d’être lui-même humain, et continua à marcher sans penser à rien.





B8,C6



Jules Parker-Gregory poussa la porte de son hôtel en relâchant sa respiration. il n’aimait pas Paris quand elle était aussi froide. Il aurait dû rester là-bas, aux Amériques. Si le vieil adage disait “nul n’est prophète en son pays”, celle de Parker proférait de même “nul n’est mercenaire en son pays”. Pour l’instant il ne désirait rien d’autre que les clés de sa suite pour qu’il puisse s’ouvrir les portes d’une fin de nuit plus paisible, dans un bain chaud accompagné de n’importe quel mélange d’alcool fort.

Le gars de l’accueil lui sourit, le reconnaissant. Il s’empara de la clé attitrée et la lui tendit. Mais alors que Parker allait prendre congé de l’employé, celui-ci lui demanda:

“M. Parker? Attendiez-vous un message ce soir?

_Pas forcément, pourquoi cela?

_Nous avons reçu une lettre, mais elle ne porte qu’un prénom. Nous avons demandé aux autres clients portant ce prénom mais visiblement ils n’en étaient pas les destinataires. Or il se trouve que

_Adressez à Jules? Il y a un tampon?

_Euh oui, c’est cela même. Une vieille estampe.”

L’employé se baissa pour se saisir de l’enveloppe et la lui tendit. Sur l’estampe on pouvait voir un homme de profil, portant une couronne de feuille, ainsi que l’indication Caesare. Cet abruti de français n’avait même pas reconnu l’empereur romain. Il soupira un bref “Déjà?” avant de remercier le gars de l’accueil et de lui rendre sa clé.

“Cette lettre m’est bien adressée. Je vous laisse les clés, je dois aller faire un tour.

_Mais bien sûr monsieur. Pouvez-vous simplement signer le registre, lui dit l'intéressé. C’est pour la lettre.”

Se résignant à la formalité, il commença déjà à prévoir sa journée du lendemain. Il ne pouvait plus retourner dans cet hôtel, on pourrait retrouver sa trace. Il devait prendre un appartement, trouver un moyen de locomotion rapide et tout l’attirail que demanderait le mot d’ordre. Il rendit le registre et s’en alla. La nuit était toujours aussi froide. Il tourna à droite et attendit d’aboutir sur une grande esplanade pour sortir les mains de ses poches. Il souffla un bref nuage brillant, jeta un coup d’oeil autour de lui, puis s’assit sur un banc suffisamment éclairé. Il se trouvait au Champ de Mars, au pied de la Grande Flèche de Fer.

Il décacheta l'enveloppe et en sortit un prospectus. Sans en tenir compte, il chercha l’autre feuille qui devait s’y trouver, puis la déplia. Un simple billet portant le nom du lieu d’où on lui avait écrit. En grandes lettres appliquées, il était écrit:


Je dis plus : ne différez pas de livrer le combat,

N’attendez pas que vos armes contractent la rouille,

Ni que le tranchant de vos épées s’émousse.

La victoire est le principal objectif de la guerre. 

Jules César


Décidément les français étaient tous des abrutis. La citation qu’il avait demandée était une partie de L’Art de la Guerre de Sun Tzu, pas de Jules César. Mais les français ne comprenaient jamais rien. Ils interprétaient toujours tout de travers. Comment faire du bon travail dans ces conditions là? Il sortit un briquet d’une autre poche et brûla le billet. Il déplia ensuite le prospectus. Velvet Paris. Un magasin de mode. Il était encore tombé sur des farfelus. Il commençait sincèrement à regretter son pays natal.

Il se leva, posa un instant son regard sur la tour Eiffel illuminée. Paris n’avais pas beaucoup d’atouts mais finalement, tout n’était pas si mal. Sa montre indiquait une heure presque matinale. Encore quelques heures à tuer avant de pouvoir agir. Il essaya mentalement de se souvenir du chemin pour arriver jusqu’aux quais et en arriva à la conclusion qu’il n’en avait aucune idée.

Suivi par un bref nuage de souffle brillant, il quitta l’esplanade et marcha un peu au hasard. Pris d’une intuition, il s’arrêta et se mira dans une vitrine. Son costume était impeccable et sa coiffure n’avait pas besoin de retouche, néanmoins il ajusta sa veste et se passa une main dans ses cheveux en brosse. Dans les reflets de la rue, il cru voir un mouvement. Il attendit, chassant une poussière invisible. Peut-être qu’il avait rêvé. Il reprit son chemin.


 




F1,B5



   6. 1432 VX 75. 5 et 5 : 10, donc 1. V 22 et X 24, 4 et 6, 1 aussi, donc 2. +1 ça fait 3. Encore perdu. Ne pleure pas, Marius, tu auras plus de chance avec la 206. Tu as toujours bien aimé les 206, pas vrai Marius ? Allez, dit un nombre ; ou plutôt non, un chiffre ! Pas un nombre, un chiffre. Voyons voir… 


3. Encore le trois ? Tu as toujours préféré les chiffres impaires, hein Marius ? Surtout le trois et le sept, pas vrai ? Tu ne veux pas me dire pourquoi ? Toujours pas ? Tien, regarde :

1667 BU 75. Comme la guerre de Louis XIV ! 12 et 1, 13, et 7 20. Deux, facile, et deux aussi ça fait 4. U… 21. Oh, mon chiffre préféré ! Non, ça, Marius, c’est un nombre. Tu te trompes tout le temps ! Tu fais trop d’erreurs parce que tu n’es pas attentif, soit plus attentif ! Et finis ce que tu as commencé. Reste concentré. 25 et 5, 30, 3 et 7 10. 1. Tout ça pour ça ? Oh, j’ai encore perdu ! Il est pas drôle, ce jeu, je préfère l’autre.


       Dis, Marius, pourquoi tu ne dors pas ? Il est trop tôt pour se lever ! Regarde, même le soleil est encore couché. Pourquoi ta tête ne se repose jamais ? Tu m’écoutes, Marius ? Tu sais que tu es dans la rue ? C’est dangereux, la rue : il y a plein de voitures. 


Mais non, c’est génial, au contraire, moi j’aime bien compresser les voitures ! 7 ! 6855 TL 42. Tien, il est parti de chez lui, celui-là, un peu comme Marius. 6 et 8, 5. Fois trois ça fait 15, avec 4 et 2 ça fait encore 21. T2,L3 ; 26, 8. Oh, non, un chiffre pair, très carré.


  Bon, une dernière fois avec le sept, mais après je change de nombre. Attend ! Ne bouge plus, regarde : il y a quelqu’un, dans l’ombre. Qui est-ce ? C’est la première personne que je croise ce matin. C’est encore un homme aux cheveux courts, portant une veste. Il n’a pas l’air sympathique du tout. Il tient une enveloppe à la main. Il se tourne vers moi, mais je m’accroupis derrière une voiture. Il ne m’attrapera pas, car je vais m’en aller ! On ne me forcera plus à rester enfermé. Je peux très bien me débrouiller seul maintenant ! Il y a une boulangerie ouverte, je vais aller acheter du pain, et ensuite je partirai avec.


  Marius, tu devrais peut-être y retourner. Tu n’étais pas si mal, là-bas. 

Tais toi ! Maintenant j’ai le choix. Je ne suis pas si idiot qu’ils le disent ! Personne n’est aussi rapide : 394 US 5. Neuf, ça ne compte pas. Les neuf ne servent à rien. 7 et 5 12, 3. S1,U3. 4+3 7. Sept ? J’ai gagné ! Marius, quelle intuition ! Tu es le meilleur ! Tu as bien mérité ta liberté.



Marius, tu pleures et parles à la nuit, seul, dans les rues de Paris.



       M,13   A,1   R,18   I,9   U,21   S,19

      4 et 1, 5. 18 ça fait 9. Neuf, ça ne compte pas. Les neuf ne servent à rien. Idem pour le I. 21 c’est 3 ; dans19, seul le 1 compte. Neuf, ça ne compte pas. Les neuf ne servent à rien. 5+3+1 = 9.


    Marius, ça ne compte pas. Marius ne sert à rien.


 




A7,A6


  Alicia ne tenait plus en place. Au volant de sa voiture elle regardait les rues de Paris défiler. Son chien, un dalmatien d’à peine un an, semblait imiter ses mimiques et observait les murs, la langue pendante. Un feu rouge. Alicia s’arrêta et prit le temps de remettre ses cheveux en place. Elle adorait sa chevelure rouge feu, elle trouvait que cette nouvelle teinte lui allait mieux que le vert d’eau sombre de la dernière fois. Et puis ça ne choquait plus avec la couleur doucereuse de son sac à main et de ses bottes de chez Hawking.

  Le feu est suffisamment long pour qu’elle se rajoute une touche de rouge à lèvre. Il est tôt dans la matinée, les magasins ouvrent à peine. Elle regarde dans le rétroviseur et aperçoit la pointe de la Tour Eiffel. Au moins elle n’était pas perdue, enfin, pas vraiment. Elle pourrait toujours retourner en arrière pour retrouver son chemin au cas où. Paris c’était un rêve, mais c’était aussi un méli-mélo incroyable. Dans sa petite ville de province il n’y avait qu’une route principale et tout le monde passait par là. Ici, il y avait d’abord le périphérique qui passait n’importe où et où il fallait veiller à prendre la bonne sortie pour entrer dans Paris même. Et ensuite la plupart des rues étaient principales et menait à la place de l’Étoile. Mais elle ne voulait pas aller à l’Arc de Triomphe, elle allait à ... quelle adresse déjà? Elle récupéra son sac à main, prise de panique. Elle avait oublié le nom de la rue. Elle l’avait écrit sur un papier quelque part.

Pour une fois que c’est elle qui allait chez son amie, il fallait qu’elle soit perdue et qu’elle ne retrouve plus l’adresse qu’elle lui avait donnée. Dans sa petite ville de Province, c’était peut-être petit mais on ne pouvait pas s’y perdre. Et son salon de coiffure était le seul qui bordait la route principale, immanquable. Ici, il fallait deviner à l’avance où l’on voulait tourner pour avoir une chance de s’engouffrer dans la bonne voie. Il y eut un bruit de klaxon et elle sursauta. Regardant dans le rétroviseur, elle vit une voiture qui patientait derrière elle, alors que le feu était vert. Elle pesta contre le mauvais sort, imitée par son dalmatien qui se mit à bâiller de toute sa mâchoire en regardant sa maîtresse s’embrouiller avec ses vitesses.

La voiture hurla quand elle écrasa l’accélérateur sans avoir embrayé auparavant. Elle vit rouge. Même sa voiture se retournait contre elle. Excédée, elle passa en force la seconde, accompagnée par un craquement inquiétant de la boîte de vitesse. Le chien quitta le siège pour se blottir dessous, effrayé par le bruit mécanique.

Alicia pesta de nouveau. Il fallait que ça arrive maintenant, alors qu’il n’y avait qu’une seule voiture, juste derrière elle en plus. Les conducteurs parisiens l’énervaient. Ce type aurait pu passer sur le côté, la doubler simplement car il y avait largement la place! Mais non, il était obligé de la coller juste derrière, l’obligeant à faire rugir sa boîte de vitesse. Ne sachant plus où elle allait et désirant semer l’autre voiture, elle prit la première rue à droite. Mais le conducteur semblait devoir aller dans cette direction et il mit le clignotant lui aussi. Elle tourna une seconde fois et l’autre voiture la suivit encore. Elle commença à avoir peur. Si ce type était un dangereux psychopathe ? S’il allait la suivre jusqu’à ce qu’elle s’arrête et qui sait ce qu’il ferait alors? Elle avait lu dans les journaux qu’il se passait souvent des choses terrifiantes à Paris.

Mais alors qu’elle prenait de nouveau un carrefour à quatre-vingt-dix degrés, tournant violemment le volant, elle eut le soulagement de voir l’autre voiture continuer sa route tranquillement. Elle soupira, elle s’était fait des idées. Elle se reconcentra sur la route. Le dalmatien jappa soudain. Juste devant elle se tenait un homme distingué, traversant la rue sans y faire attention. Elle braqua son volant et la voiture partit immédiatement en dérapage. Un nouveau craquement se fit entendre. Alicia se cramponna au plastique, fermant les yeux et attendant que la catastrophe se produise.





B5, C4



Non, fuis, Marius ! Tant pis pour le pain : une voiture s’approche à vive allure, ils viennent pour te capturer ! Ils ne me remmèneront pas là-bas !

Retourne-toi et cours ! Comme tu ne sais pas où aller, tu n’as qu’à revenir sur tes pas, le long de cette même rue. Cache-toi derrière ce container. Oui, comme ça. Reste tapis… attends…


Attends, entends le silence des nuits de Paris

     Sens l’odeur nauséabonde de la folie qui t’envahit

         Vois comme tes yeux sont aveugles, d’un monde auquel tu ne goûteras jamais !


Tu es fou, Marius, intelligent mais fou, un peu plus que les autres, du moins. Un peu trop. 

Tu as peur d’une voiture, alors tu t’entoures de chiffres. 

Tu le sais, toi, que chaque chose qui nous entoure obéit à une équation ; et que ces équations se regroupent par sept dans d’autres équations plus complexes, et que ces équations complexes fonctionnent par groupes de trois, car elles ne sont que les tiers fragments d’opérations plus complexes encore.  Tu as su les calculer, toi, Marius, tu sais qu’elles conduisent toutes au même résultat improbable et incompréhensible :



1,62



        Sais-tu combien ça fait, Marius, 1+6+2 ? 

Tu comprends vite, c’est bien. Un peu trop vite, c’est moins bien. En fait, tu comprends beaucoup trop vite, Marius. Ce n’est pas bien du tout…

  Le joueur d’échec voudra se débarrasser de toi ! Je ne vais pas te laisser comprendre trop vite, Marius. Marius. 

              Marius.


9 ça ne compte pas. Mais comme tout fonctionne par trois, même rien, il y a trois 9.


       999 ça peut se lire autrement, hein Marius ? Tu as compris, n’est-ce pas ?

En vérité, il y a les deux joueurs d’échec, et Marius au milieu. 909. Les blancs et les noirs. Comme des 1 et des 0 mais en plus compliqué, en beaucoup plus compliqué. Tu as oublié ? Tu as fait une erreur, je crois bien. D’après les équations du troisième niveau 9 = -0 donc 999 = 9-09. Si les joueurs d’échec sont 2, alors on a 2 x 9 - 2 x 0,9 = 18 – 1,8 =

Attends, que je réfléchisse…   16,2 ; au troisième degré

On multiplie par 7+3 dans un sens, donc on divise par 7+3 dans l’autre. Autrement dit, 16,2 = 4,86 + 11,34 = 1,62 x 3 + 1,62 x 7.


   1,62 au second degré. Encore et toujours.


Marius, ce n’est pas logique ! Tu serais dans un monde au second degré ! Tu as du faire une erreur quelque part…



 



C6,A5


Une once de lumière commençait à apparaître entre les bâtiments. Jules Parker-Gregory marchait toujours au hasard, reconnaissant de temps en temps un lieu indiquant qu’il se dirigeait vers les quais. Paris allait encore mettre quelques heures à se réchauffer, au prix de volutes de dioxyde de carbonne, de rejets toxique, de pollutions tolérées. Il régnait pour quelques instants encore un silence relatif dans la ville. Pourtant il n’entendit pas la voiture tourner dans la rue qu’il traversait. Quelque chose d’autre avait attiré son attention et il avait baissé sa concentration pour essayer d’identifier cette impression.

Il eut juste le temps de reculer pour éviter de se faire accrocher. Il entendit un cliquetis au moment où l’arrière de la voiture passa à une cinquantaine de kilomètres-heure en frôlant sa veste. L’automobile termina sa course en dérapant contre le bord du trottoir. Les pneus, crissant sous l’effet des freins que la conductrice écrasait, heurtèrent la bordure de béton. La voiture se souleva un instant avant de retomber sur elle même, faisant craquer la carrosserie. Au volant, une jeune femme regardait droit devant elle, ne réalisant pas qu’elle venait d’échapper au terrible accident qu’elle s’était imaginée vivre.

Jules jeta rapidement un oeil sur sa tenue, vérifiant qu’il n’avait rien eu, puis il se précipita vers la voiture immobilisée. Il frappa à la vitre, sortant la femme de sa torpeur. Elle regarda autour d’elle, à moitié affolée, et sembla soulagé quand un grand dalmatien pointa le bout de son museau, caché entre le siège passager et la plage arrière.

“Excusez-moi, vous n’avez rien?”

Elle ouvrit la vitre avec un peu de mal, bafouillant une réponse affirmative.

“Je crois que ça va aller.

_Vous êtes sûre?”

Elle lui sourit pour soutenir ses dires, mais elle réalisa soudain ce à quoi elle venait d’échapper. Son visage se relâcha complètement, accusant le contrecoup et son coeur commença à s’emballer. Elle ouvrit la portière, s’emmêla dans sa ceinture de sécurité et sortit à l’air libre, aidée par l’homme qu’elle avait faillit renverser.

Jules lui offrit son bras pour qu’elle puisse s’appuyer sur quelque chose. Mais elle se pencha volontairement hors du trottoir et un spasme violent la fit vomir. Il sortit un mouchoir et le lui tendit. Elle le remercia d’une voix faible et resta un instant ainsi, accoudée à sa voiture, l’homme prêt à la soutenir. Elle releva finalement la tête, respira un bon coup en regardant le ciel sombre qui prenait des teintes bleutées et se sentit un peu mieux.

“Merci, je crois que ça va aller maintenant.”

Il n’eut pas l’affront de lui redemander si elle en était sûre, mais posa le dos de sa main sur son front.

“Vous avez de la fièvre?

_C’est l’émotion, ne vous inquiétez pas. Encore merci.”

Sans rien ajouter d’autre, elle regarda brièvement l’état des pneus. Décidant que sa voiture pourrait tenir jusqu’à la rue où habitait son amie, elle pris place face au volant. Le chien s’était de nouveau approprié le siège passager et attendait en baillant que sa maîtresse redémarre. Par la vitre encore ouverte, Jules ajouta encore:

“Soyez prudente, euh ...

_Alicia. Encore merci. Vous vous appelez comment ?

_Jules.

_Merci, vraiment merci.”

Puis elle démarra en marche arrière, luttant pour remonter la vitre. Elle freina brusquement pour éviter de rentrer dans le mur derrière elle. Le moteur émit un craquement de protestation mais elle n’y prêta pas plus d’attention et se dépêcha de disparaître au loin.

Interloqué par le comportement de la femme qui avait manqué de l’écraser, il continua sa marche, analysant les différents points qui avaient sans doute mené cette situation. Il aurait pu mourir si le conducteur était un ennemi. Son attention avait été captée par autre chose. Cela aurait très bien pu être un piège. Il se reprocha d’avoir manqué de vigilance. Même avec la fatigue, il devait sans cesse être sur ses gardes.

C’est alors qu’il sentit de nouveau la présence qui l’avait intrigué plus tôt. Il se retourna et vit quelqu’un s’enfuir. Ce n’était pas une impression hostile, mais la manière de fuir n’était pas normale. Jules fit une appréciation des lieux et, décidant de grimper au parapet d’un hôtel fermé, s’appuya sur une gouttière et arriva au premier étage du bâtiment. Toutes les fenêtres étaient voilées par des rideaux ou des volets, personne ne pouvait le voir. Il l’aperçut de loin. Visiblement, ce n’était pas lui qu’il fuyait. Ses mouvements étaient quelque peu saccadés, comme s’il parlait à quelqu’un. Pourtant il semblait seul. Une oreillette? Non, il l’aurait sûrement sentit quand cet inconnu était passé près de lui. Un passage de Sun Tzu lui revint subitement en mémoire.


Considérez qu’avec de nombreux calculs on peut remporter la victoire,

 redoutez leur insuffisance.

 Combien celui qui n’en fait point a peu de chances de gagner !


Il devait sérieusement penser à revoir son entraînement. Les occupations de cette année n’avaient pas arrangé ses réflexes et si le travail se révélait plus gros que ce qu’on lui avait promis, ce qui serait sûrement le cas étant donné qu’il s’agissait de Français, il allait en avoir besoin.


(Lire la suite : "La Communauté du plateau"(2))

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