Première légende : Les Dévoreurs
Autrefois, la Paix des Anciens était fièrement gardée par de féroces guerriers. Ces loups en armure vivaient au milieu des
autres espèces, parmi lesquelles ils devaient punir le mal et protéger la loi en dévorant ceux qui s'opposaient à la volonté et la sagesse des Anciens. On les appelait les Kr'en. Et si certains
les surnommaient avec mépris « les chiens de garde », ce n'était jamais à portée de leurs oreilles. Car chacun savait que le sens de l'honneur Kr'en était la base absolue de leur vie et
qu'aucun clan n'aurait supporté le moindre murmure à son encontre sans réagir.
A Arccal vivait un clan de Kr'en aussi puissant et implacable que tous les autres. Mais, pour leur malheur, ces Kr'en-là
avaient faim.
Et si les Kr'en sont les créatures les plus respectueuses des lois de toute la Paix, un Kr'en affamé n'est plus qu'une bête
sauvage luttant pour se contrôler.
Ils poursuivaient néanmoins leur tâche sans relâche, traquant le mal dans ses moindres recoins. Cela ne suffisait pas. La
population d'Arccal, pacifique, n'offrait pas assez de criminels pour nourrir les guerriers. Le clan, habituellement dispersé, se rassembla peu à peu dans l'espoir que leur Meneur puisse trouver
une solution.
Un matin, le jeune Tiern vint demander une audience au chef du clan. Celui-ci savait que de nombreuses personnes espéraient
encore de lui qu'il trouve une solution. Leur dire une fois de plus que tout était vain de l'enchantait pas, mais c'était son devoir et il n'envisagea pas un instant d'y déroger. L'audience fut
accordée immédiatement, dans la tente principale de leur village nomade. Tiern avait prévenu les autres membres de la tribu de sa démarche et de nombreux Kr'en étaient présents, au lieu de
chercher des proies comme à leur habitude. Le jeune loup commença son discours en posant la question que personne ne posait, car tout le monde en connaissait la réponse :
« Meneur, il faut que tu nous viennes en aide. Nous n'avons plus un seul criminel à manger et nous devenons tous
lentement fous. Pourquoi ne fais-tu rien ?
Le Meneur ne montrait jamais le moindre signe de faiblesse, même lorsque la faim lui tordait les entrailles. Et à cet instant
il ne montra pas non plus à quel point répondre à cette question lui brisait le coeur, lui qui était le père de toute la tribu.
_ Petit, il n'y a rien à faire. Nous avons juré aux Anciens de ne jamais manger un être innocent. Telle est la loi.
_ Ne pouvons-nous pas partir d'ici, trouver une autre terre où il y aura de quoi manger pour nous tous ?
_ Nous ne pouvons voler la nourriture d'autres Kr'en. Telle est la loi.
_ Et s'il n'y a pas de Kr'en ?
_ Il y a des Kr'en partout où règne la Paix. Nous sommes les meilleurs et les plus précieux alliés des Anciens, tu le sais
bien. Aucun autre peuple ne pourrait remplir notre rôle.
Tiern montra légèrement les dents, qu'il avait rendues plus tranchantes encore en fixant dessus de l'acier incrusté de
diamants acérés. Ce geste suffisait à traduire sa fureur face à l'immobilisme de leur chef. Celui-ci resta impassible. Des jeunes loups aux dents longues, il en avait connu beaucoup dans sa vie.
Peut-être que celui-ci serait celui qui le défierait et le tuerait. Cela arriverait fatalement, un jour ou l'autre. En attendant, le chef était absolument sûr de lui. La valeur des Kr'en ne se
mesurait pas à leur force colossale, la rapidité de leur chasse, la solidité de leur armure ou la richesse de leurs dents. Elle ne valait que ce que valait leur parole. Et s'il fallait que tous
les Kr'en d'Arccal meurent pour cette parole, ils mourraient.
Les babines de Tiern retombèrent trop vite pour que ses dents puissent constituer un défi digne de ce nom. Le Meneur était
surpris : il aurait pensé que le jeune loup serait plus entêté. Au contraire, celui-ci baissa humblement la tête pour demander :
_ Meneur, toi qui connait la route à suivre pour que jamais nous ne nous écartions de notre parole, dis-moi... si nous
vivions dans une terre hors de la Paix, le pacte tiendrait-il toujours ?
Le Meneur pesa longuement sa réponse, cherchant d'où allait venir l'attaque : Tiern n'était pas connu pour être un utopiste.
Finalement il dit :
_ Non, notre parole n'est engagée qu'auprès des Anciens, et hors de la Paix la loi des Anciens ne s'applique
pas.
_ Alors, si nous partions hors de la Paix, nous pourrions manger toutes les proies que nous attraperions ?
_ Oui, mais nous n'en attraperions aucune, car hors de la Paix les terres sont stériles ou empoisonnées.
_ Non, Meneur, plus maintenant ! Les humains ont obtenu leur propre royaume ! Ils ont planté des frontières et refusent la
loi des Anciens sur leurs terres ! Nous pouvons y aller et nous nourrir à profusion !
A l'annonce de cette nouvelle, les autres Kr'en lancèrent de longs chants de loups célébrant à l'avance cette abondance tant
rêvée. La salive coulait de leurs bouches et ils ne s'en cachaient pas, ivres de joie. Pourtant il suffit au Meneur d'un jappement sec pour ramener immédiatement l'ordre et le silence dans
l'assemblée. Le chef gronda :
_ Nous ne quitterons pas la Paix ! Nous n'abandonnerons pas l'empire que nous avons juré de garder ! Sommes-nous des Kr'en ou
des bêtes affamées ?
Les loups se regardèrent les uns et les autres. Eux qui n'avaient peur de rien n'osaient pas être celui qui affronterait le
Meneur. Seul Tiern ne recula pas. Il releva la tête et regarda le Meneur dans les yeux, ce qui constituait un défi bien pire que celui de montrer les dents en sa présence.
_ A cette heure » dit-il « nous sommes des bêtes affamées.
_ Alors », répondit sombrement le chef du clan, « vous n'êtes plus de mon espèce. Et les Kr'en vous
maudissent. »
Pendant quelques battements de coeur, personne ne bougea. Puis le Meneur dit :
_ Partez. »
Il ne provoqua pas Tiern en duel et le jeune loup ne le provoqua pas non plus. Tiern détourna la tête et parti. Un par un,
les Kr'en d'Arccal partirent. Seul le Meneur et trois de ses compagnons restèrent.
Abandonnée par les garants de la loi, Arccal sombra dans le chaos.
Il ne fallu pas longtemps aux loups de Tiern pour arriver jusqu'aux frontières de la Paix. La faim leur tordait les
entrailles. Ils n'hésitèrent pas une seconde avant d'abandonner leur monde et leur parole. Ils n'étaient plus des gardiens des Anciens. Ils n'étaient plus que des loups aux mains humaines,
terriblement intelligents, incomparablement dangereux, et prêts à dévorer le petit monde qui s'offrait à eux.
Lorsqu'ils fondirent sur le royaume des humains, ceux-ci étaient peu nombreux. Habitués à vivre dans la Paix, ils n'avaient
pas postés de gardes aux frontières. La plupart d'entre eux avaient construit des fermes dans les riches plaines de l'Est. Les autres vivaient à Joya, l'unique ville du royaume, hâtivement
construite en bordure de la forêt. Seule une poignée d'humains déterminés s'étaient attaqués à la montagne et aux mines qu'elle contenait. Venant de l'Ouest, c'est un de leurs campements que les
Kr'en trouvèrent en premier. Il ne fallut que quelques minutes au clan pour manger les mineurs, leurs animaux de bâts, leurs provisions et leurs tentes en cuir. Partagé équitablement entre tous
les loups du clan, ce petit campement avait à peine suffit à calmer leur faim. En revanche, il suffit à calmer les esprits.
Les loups demandèrent à Tiern :
« Où allons-nous, maintenant ?
Le nouveau Meneur examina les lieux. Il ne voyait autour de lui que la roche et la glace des montagnes, traversées de
quelques pistes étroites. Des corbeaux volaient au-dessus de leurs têtes en croassant, attendant le départ des prédateurs pour tenter de récupérer quelques miettes. Tiern huma la brise. Au loin,
une légère effluve de proie. Mais une fois que celle-ci serait dévorée, qu'allaient-ils devenir ? Les Kr'en n'étaient pas des éleveurs. Il leur faudrait pourtant faire attention. Les ressources
de ce nouveau monde n'étaient sans doute pas infinies.
_ Nous continuons vers l'Est. Mais nous ne mangerons pas toutes les proies que nous trouverons. Il faut économiser la
nourriture. Nous ne toucherons pas aux femelles enceintes ni aux petits. Nous laisserons aux survivants de quoi se nourrir eux-mêmes. Nous prendrons de quoi apaiser notre faim, pas
plus.»
Les Kr'en acceptèrent la sagesse de ces paroles et se remirent en chasse à la suite de Tiern. Ils mangèrent tous les animaux
qui croisaient leur route meurtrière. Ils mangèrent également les humains vivant dans les campements éparpillés entre les montagnes et la forêt. Une fois les bois atteints, les loups se crurent
au paradis. Jamais ils n'avaient connu autant d'abondance. Ils décidèrent de s'installer définitivement sur place.
Les humains, paniqués, se réunirent dans la capitale et érigèrent à la hâte des barricades de bois pour se protéger de la
menace. En tant qu'anciens membres de la Paix, ils savaient que c'était de bien dérisoires protections contre les redoutables Kr'en. Aucun d'entre eux ne comprenait pourquoi les loups en armure
ne les avaient pas encore tous tués. Il fallait une dizaine d'humains bien armés et entrainés pour tuer un Kr'en. En meute, se protégeant les uns les autres, il fallait au moins cent fois plus
d'hommes que de loups. Et cette armée avait tout intérêt à ne pas en oublier un seul. Car il suffisait d'un Kr'en déterminé pour massacrer toute une ville qui n'était pas prête à se défendre. Les
humains avaient trop peur pour seulement imaginer sortir et aller dans la forêt se battre contre les envahisseurs.
Cependant, dans la cité, les vivres vinrent à manquer. Les animaux d'élevage qui n'avaient pas encore été tués avaient été
abandonnés sur place par les humains en fuite. Les premiers champs avaient été laissés à l'abandon. Entre mourir de faim et être mangés, les humains durent choisir.
Le Roi du petit monde décida qu'on enverrait une expédition chercher des vivres. Il savait que cette solution ne durerait
pas, mais elle avait le mérite de lui laisser le temps de trouver mieux. Il était lui aussi très intrigué par le comportement étrange des Kr'en et espérait secrètement qu'ils trouvent ce qu'ils
étaient venus chercher et qu'ils partent.
La première expédition fut un succès : les guerriers humains trouvèrent dans une ferme abandonné de quoi manger et parvinrent
à rapporter les vivres en ville sans croiser le moindre danger.
La deuxième expédition disparut corps et biens.
La troisième expédition ne ramena qu'un blessé, qui peu avant d'expirer raconta la foudroyante attaque Kr'en dont ils avaient
été victimes.
La quatrième expédition réussit.
La cinquième échoua.
Le temps passait et la situation était critique. Les humains étaient assiégés par leur propre peur. Ils ne voyaient aucun
loup rôder autour de leurs remparts. Ils étaient pourtant persuadé qu'il serait suicidaire de faire un pas au-dehors.
Certains, cependant, préférèrent prendre le risque. Parmi eux, deux enfants épuisés par les privations : Irna et Itoy. Leurs
parents n'avaient plus rien à leur donner depuis des jours. Ils se dirent qu'après tout, ils étaient si petits et si maigres qu'aucun Kr'en ne perdrait son temps à les manger. Ils dirent aux
enfants de bien rester loin de la forêt et de chercher à manger dans les maisons et les campements abandonnés. Puis les deux petits partirent.
Ils trouvèrent des baies et les mangèrent. Ils trouvèrent des oeufs dans un nid caché et les gobèrent tout cru. Ils
trouvèrent un ruisseau dont ils suivirent le cours, tentant d'attraper à mains nues les poissons. Et en relevant la tête, ils tombèrent nez-à-nez avec un Kr'en.
Quelques instants, Irna et Itoy restèrent stupéfaits. Ils avaient du mal à croire que cette créature magnifique soit le
monstre dont on leur avait tant parlé. Ses grands yeux d'or brillaient comme des soleils et les magnifiques gravures de son armure étincelaient. Sa fourrure grise était teinte d'entrelacs noirs
complexes qui rehaussaient sa taille. Le Kr'en était en train de remplir sa gourde au ruisseau. En voyant les petits humains, il se redressa sur ses pattes arrières et les salua en touchant son
front, comme c'est l'usage dans la Paix. Les deux enfants hésitèrent puis lui rendirent son salut. Ils ajoutèrent prudemment :
« Bonjour Monseigneur.
Le Kr'en sourit – sans montrer les dents. Les enfants virent cependant ses crocs étinceler lorsqu'il répondit :
_ Je ne suis pas un seigneur.
Irna osa lui demander :
_ Vous êtes un Kr'en ?
_ Oui.
_ Vous allez nous manger ?
_ Non.
Itoy ajouta :
_ Ma maman, elle dit que les Kr'en mangent les gens.
_ Oui. Mais pas les enfants. De toutes façons, je n'ai pas faim. Je viens d'avaler un cerf et deux faisans, je suis
rassasié. »
Le Kr'en posa son casque et ses lames-de-griffe par terre, prit de l'eau dans ses mains en coupe et commença à se laver. Il
ne prêtait pas plus attention aux deux humains qu'à deux oiseaux qui pépieraient dans un buisson. La journée était belle, un peu chaude, et il comptait faire ensuite une sieste.
Irna et Itoy s'éloignèrent un peu. Mais le Kr'en ne leur faisait pas aussi peur que dans les récits qu'ils avaient entendus.
Ils s'attendaient à voir une bête féroce, immense, cruelle, implacable. Hors le Kr'en, une fois à quatre pattes, était plus petit qu'eux, et il était plus poli que les soldats du Roi. Ils
continuèrent de tenter d'attraper des poissons. A coté d'eux, le Kr'en dormit un peu, puis partit. A la nuit tombée, les enfants rentrèrent à la ville et racontèrent leur rencontre.
Les humains, stupéfaits, décidèrent que puisque les Kr'en épargnaient les enfants, ce serait aux enfants d'aller chercher de
quoi subvenir à leurs besoins. Même si cela ne durait qu'un temps, peut-être serait-il suffisant pour que les Kr'en s'en aillent.
Ainsi, des enfants humains retournèrent aux fermes abandonnées. D'autres entrèrent dans la forêt. Ils transportaient de
grands paniers vides et étaient armés d'arcs et de flèches. Lorsqu'ils virent les Kr'en, ils les saluèrent vivement, tremblant de peur à l'idée d'être dévorés par les loups. Les Kr'en leur
rendirent leur salut et les laissèrent vagabonder à leur guise, certains que ces piètres chasseurs n'étaient pas une concurrence pour leur gibier. Effectivement, les petits revinrent
bredouilles.
Ils tentèrent à nouveau leur chance le lendemain, et le surlendemain. Les Kr'en prirent l'habitude d'observer leur
extraordinaire maladresse, amusés par ce spectacle. Les plus jeunes Kr'en demandaient à leur ainés pourquoi ils ne pouvaient pas toucher à des proies si faciles à attraper. Les plus âgés leur
répondaient : « Gardez-en pour plus tard ». Les enfants humains, entendant cela, frissonnèrent, mais ne s'enfuirent pas. Ils n'avaient pas le choix.
Une nuit, alors qu'ils rentraient d'une nouvelle tentative, les enfants-chasseurs croisèrent les enfants-paysans épuisés par
leur journée aux champs. Tous regardèrent lugubrement la silhouette de Joya qui se découpait sur le ciel éclairé par la lune. Cette ville qui était devenue leur prison. A présent, des milliers
d'enfants sillonnaient toute la région pour la nourrir. Personne ne savait ce qui était arrivé aux colons installés plus près de la frontière. Ils auraient aussi bien pu disparaître de la surface
de la Terre.
Irna et Itoy n'avaient pas peur des Kr'en et ils faisaient systématiquement parti de l'expédition de chasse. Irna dit aux
autres enfants :
« J'en ai assez ! C'est terminé, nous ne devons plus rentrer là-bas ! Autant dormir dans la forêt avec les loups
!
_ Mais où nous allons dormir ? répondirent les autres. C'est là-bas notre maison.
_ Nous dormirons dehors !
_ Et qui va s'occuper de nous ?
_ Nous nous occupons déjà de nous tout seuls !
_ Et que vont devenir nos parents ?
_ Ils finiront peut-être par sortir de cette fichue ville ! Je m'en fiche ! Qui est avec moi ? »
Son frère fut le premier à suivre Irna. Puis d'autres acceptèrent également. Ce soir-là, la moitié des enfants manquaient à
l'appel en ville.
Le lendemain, d'autres encore se joignirent à eux.
Et encore davantage le jour suivant.
Au bout d'une semaine, presque tous les enfants en âge de tenir un arc et un panier avaient disparus.
Pendant ce temps, dans les bois, le clan de Tiern prospérait. Les loups avaient établis leur campement et n'avaient pas
besoin de beaucoup chasser. Ils profitaient de leur temps libre pour fabriquer de nouvelles armures, améliorer les anciennes, créer des chansons, jouer et explorer leur nouveau territoire. Jamais
ils n'avaient connu une telle insouciance. Cependant, le Meneur s'inquiétait. L'été était là, plein de vie et de chaleur. Mais l'abondance ne suffisait pas à masquer la réalité : si les choses
continuaient à ce train-là, les Kr'en auraient épuisés les réserves du petit monde en moins de quatre années. Economiser la viande sur pied ne suffisait pas. La nature sauvage n'était pas assez
généreuse pour l'appétit des loups. Il fallait faire prospérer les animaux. Tiern avait tenté d'en élever quelques uns pour avoir des réserves, à la manière des humains. En vain. Il ne savait pas
comment s'y prendre et son odeur de prédateur rendait folles toutes les bêtes qu'il enlevait.
Il ruminait ce problème une fois de plus quand il tomba sur les enfants. Ceux-ci lui racontèrent comment ils avaient été
utilisés par les adultes barricadés dans Joya et pourquoi ils s'étaient enfuis. Et Tiern comprit comment résoudre son problème. Heureux, il demanda aux Kr'en d'accueillir au mieux les nouveaux
arrivants et surtout de les aider à tenir bon. Après quoi, il ne lui restait plus qu'à attendre.
A Joya, les parents fous d'inquiétude accablèrent le Roi :
« C'est votre faute ! Vous les avez envoyés dans cette maudite forêt pleine de Kr'en, et les monstres les ont mangés
! »
Ils étaient pourtant conscients que la faute tombait aussi sur leurs propres épaules. Ils avaient laissé la peur leur lier
les mains. Eux qui avaient combattu pour leur liberté, ils l'avaient abandonnée bien vite pour se barricader derrière de pauvres murailles. Et tous acceptèrent de suivre le Roi lorsqu'il ordonna
:
_ Que chacun se prépare à la chasse ! Que toutes les personnes valides prennent une arme et me suive ! Attrapez vos épées,
vos pieux, vos couteaux, vos bâtons et vos torches ! Hommes et femmes, jeunes et vieux, nous avons besoin de chaque bras. Ce soir, nous chassons les Kr'en de notre royaume ! »
Ainsi, toute la population du royaume réfugiée à Joya s'arma et se prépara à combattre les plus féroces guerriers de tous les
temps. Aucun ne pensait en revenir vivant. Mais aucun n'aurait pu vivre plus longtemps avec la honte d'avoir sacrifié ses propres enfants à sa sécurité.
Ils s'engagèrent dans les bois. Le premier Kr'en qu'ils rencontrèrent leur demanda ce qu'ils venaient faire. Ils
l'attaquèrent. Le loup en armure n'eut aucun mal à se défendre ni à s'enfuir. Il prévint ses frères. Le reste du clan se rassembla peu à peu. Dans la forêt, les humains ne pouvaient pas utiliser
l'avantage que leur procurait leur nombre. Ils tentèrent de rester groupés, mais ils pourchassaient des guerriers qui n'avaient aucun mal à s'esquiver dans les ombres des arbres et les pousser à
avancer toujours un peu plus loin. Fidèles aux ordres du Meneur, les Kr'en tentaient de ne pas tuer ceux qu'ils n'avaient pas l'intention de manger. Cependant ces attaques incessantes les
agaçaient.
Seul Tiern fut ravi de voir enfin l'occasion qu'il attendait.
Habitué aux manières humaines, il identifia facilement le Roi et le mit à terre d'un seul coup de patte, tandis que ses
soldats étaient incapables de le défendre face aux Kr'en. Puis il releva le Roi et lui dit avec une politesse teintée d'ironie :
« Bonjour, Majesté. Que venez-vous faire ici, avec votre peuple, vos armes et vos torches ?
Le Roi, à quelques centimètres des dents étincelantes du Meneur, eut du mal à reprendre ses esprits. Il finit par dire
:
_ Rendez-nous nos enfants et partez de notre royaume ! Ou nous vous chasserons !
L'idée fit beaucoup rire les Kr'en.
_ Et avec quoi ? demanda le Meneur en prenant négligemment l'épée du Roi et en la tordant entre deux doigts.
_ Nous sommes plus nombreux que...
_ Vraiment ? Et sais-tu combien nous sommes, ô Roi des humains ?
_ Je...
_ Nous ne sommes pas ici quelques chiens de garde à la botte des Anciens. Nous sommes le clan d'Arccal. Vous qui viviez dans
la crainte de notre justice, vous n'avez jamais réellement fait attention à nous, n'est-ce pas ? Vous n'avez rien dit, rien fait quand les stupides lois des Anciens nous condamnaient à mourir de
faim, alors que nous protégions les faibles bestioles que vous êtes contre toutes les autres. Et comme des idiots, vous vous êtes attribués un territoire que vous êtes incapables de défendre.
Ici, ce n'est pas la Paix, et la seule loi qui s'applique est la loi du plus fort. Cette loi ne vous protège plus.
_ Mais pourquoi nous attaquer ? Qu'est-ce que nous vous avons fait ?
_ Pourquoi se fatiguer à attraper un cerf alors qu'il suffit de tendre le bras pour attraper un humain ? Votre viande est
tendre et vous ne courrez pas vite. Si nous vous tuons tous, nous perdrons notre réserve de viande. C'est pour ça que vous êtes encore en vie. Profitez-en et partez. Retournez cultiver vos champs
et élever vos animaux. Construisez vos routes et vos murailles si ça vous plait. Et récupérez vos petits, qui courent partout et font fuir le gibier. Ils sont amusants mais nous cassent les
oreilles.
_ Et un jour, l'un après l'autre, vous viendrez nous dévorer dans notre lit ?
_ L'un après l'autre, nous vous dévorerons où nous voudrons. Pourquoi nous priverions-nous ? Mais n'ayez pas peur, Majesté
des humains : votre race survivra. Nous veillerons à ne pas épuiser le cheptel.
_ Nous... nous ne sommes pas du bétail ! Jamais nous ne pourrons vivre comme ça !
Tiern regarda le Roi, rouge de colère, tremblant, la couronne de travers, droit comme un homme qui n'avait jamais douté de
lui-même ni de sa force. Ses mains balayaient l'air inutilement, entre la défense et la révolte. Est-ce qu'il se rendait compte de la richesse, de la puissance de ses mains ? Les Kr'en chassaient
et tuaient. Ils ne construisaient pas. Ils étaient incapables de créer eux-mêmes de quoi vivre.
Le Meneur découvrit ses plus belles dents, car la situation était drôle et qu'il n'avait aucun besoin de respecter le
protocole face à un humain.
_ Dites-moi, Majesté, voulez-vous une parole de Kr'en ?
Automatiquement, le Roi répondit oui. Chacun savait que la parole d'un Kr'en était plus précieuse que mille diamants.
_ Alors, au nom de mon peuple, je vous donne ma parole que tant que chaque membre de mon clan sera nourrit à sa faim, il ne
mangera pas d'humain.
Tout autour d'eux, le silence régnait dans la forêt. Les Kr'en, trop fiers pour parler après le chef devant des étrangers,
étaient aussi immobiles que des statues. Les humains n'osaient pas croire à l'offre magnifique qui leur était faite et restaient tendus, armes à la main, prêts à attaquer.
Sur un signe de Tiern, les Kr'en s'enfuirent. Les humains continuèrent à avancer prudemment, certains de tomber tôt ou tard
dans un piège. Au lieu de ça, ils retrouvèrent leurs enfants, qui acceptèrent de les suivre et de rentrer chez eux. Ensemble ils retournèrent à Joya.
Le Roi leur ordonna de se remettre au travail et de continuer à construire, cultiver, enrichir et peupler le royaume. Il
avait finit par comprendre le coût réel de la précieuse parole des Kr'en. Lui et son peuple allaient devoir veiller à ce que l'estomac des envahisseurs ne reste jamais vide... Du moins, tant que
les humains n'avaient pas les moyens de réussir à les vaincre. Et comment vaincre les plus terribles guerriers du monde ?
Aujourd'hui encore, peu d'humains osent s'aventurer sur les routes du petit monde sans prendre « la part du Kr'en »
dans leurs bagages. Et peu de Kr'en se donnent la peine de prévoir des provisions lorsqu'ils sont à proximité des humains. Après tout, si ceux-ci n'ont pas ce qu'il faut sur eux, il leur reste
toujours leur propre viande...
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