Petit Monde

Jeudi 27 janvier 2011 4 27 /01 /Jan /2011 23:05

 

 "Il y a fort longtemps, peu après le commencement des temps, la Paix régnait sur le monde. Les Anciens l'avaient ordonné : tous les peuples devaient vivre ensembles, soumis aux mêmes lois écrasantes et protectrices. Parmi eux les humains, si frêles et si têtus, étaient ceux qui haïssaient le plus leur sort.  Ils juraient qu'ils ne connaissaient que la souffrance et la soumission aux privilèges des autres races, qu'on leur volait toutes leurs richesses et le fruit de leur labeur. Par les cris, par la désobéissance, par les armes, ils vinrent à bout de la patience des Anciens qui leur offrirent leur propre terre et les chassèrent de la Paix. 

 Ivres de leur liberté, les humains prirent fièrement possession de ce petit territoire. Ils plantèrent solennellement de hauts piliers de bois le long de leurs frontières, au-delà du lac au Nord, dans la verte plaine de l'Est, dans le long désert du Sud et dans les hautes montagnes de l'Ouest. Ils bâtirent leur première ville au centre, près de l'épaisse forêt, et couronnèrent  le premier roi humain, convaincus que rien ne manquait à leur bonheur futur.

 Mais le destin est le plus cruel des joueurs. Ces belles terres pleines de vie, d'or, de magie, n'étaient plus protégées par la Paix. Les invasions d'autres peuples furent le prix de l'éphémère liberté. Les convoitises, les créations, les destructions façonnèrent cette partie du monde à jamais. 

 Voici leurs légendes."

 

Voici un nouvel épisodier consacré à la Fantasy et à l'invention d'un nouveau monde. Chaque épisode, sans limite de taille ou de nombre de caractères, devra raconter une invasion, de son début à son apogée et jusqu'à son déclin. Cette idée est un hommage au jeu SmallWorld que je vous encourage à découvrir !

 

Les contraintes à respecter seront :

 

- Chaque épisode doit décrire l'arrivée d'un peuple qui s'approprie une partie du royaume. Du projet, à sa réussite et éventuellement jusqu'à sa chute.

 

- Chaque épisode doit contenir un (ou des) héros identifiables.

 

- Chaque conclusion doit contenir l'empreinte laissée par cette invasion, comme si les auteurs écrivaient des siècles plus tard et que ces empreintes étaient toujours visibles (par exemple une route, un port, une infrastructure, un nuage magique indestructible...)

 

- L'apogée de chaque invasion doit s'inscrire chronologiquement à la suite de la précédente. Par exemple, une invasion a déjà pu commencer avant tout ce qui y déjà été raconté, mais le point culminant de l'invasion doit obligatoirement se situer après le point culminant de la précédente.

 

De cette contrainte chronologique, on peut préciser quelques pistes pour aider à l'écriture des épisodes car il est possible de réutiliser tout ce que les auteurs ont laissé derrière eux. C'est à dire :

 

- Les héros (s'ils ne sont pas morts, et encore...) car une fois leurs terres appropriées ils peuvent se battre contre les invasions suivantes.

 

- Les peuples (s'ils n'ont pas déjà déclinés) car une fois installés ils servent de province à envahir, ou alors s'ils sont assez forts, ils peuvent connaître un nouvel apogée, avec un nouvel héros et une nouvelle invasion.

 

- Les empreintes, car si elles survivent à l'épreuve du temps, elles sont encore là pour voir d'autres peuples passer à côté, à travers, en dessous, en dessus...

 

Voici pour l'instant les auteurs qui participent à l'écriture de l'épisodier.

 

1 ) Luma

2 ) Florent

3 ) P'tit Juju

4 ) ...

 

 

N'hésitez pas à vous signaler si vous souhaitez vous y rajouter ! Et comme d'habitude, une seule et unique adresse pour envoyer vos textes, vos idées et autres soumissions : marathon.deslyres@gmail.com.


Par Deslyres - Publié dans : Petit Monde
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Dimanche 20 février 2011 7 20 /02 /Fév /2011 21:30

Première légende : Les Dévoreurs

 

Autrefois, la Paix des Anciens était fièrement gardée par de féroces guerriers. Ces loups en armure vivaient au milieu des autres espèces, parmi lesquelles ils devaient punir le mal et protéger la loi en dévorant ceux qui s'opposaient à la volonté et la sagesse des Anciens. On les appelait les Kr'en. Et si certains les surnommaient avec mépris « les chiens de garde », ce n'était jamais à portée de leurs oreilles. Car chacun savait que le sens de l'honneur Kr'en était la base absolue de leur vie et qu'aucun clan n'aurait supporté le moindre murmure à son encontre sans réagir.

A Arccal vivait un clan de Kr'en aussi puissant et implacable que tous les autres. Mais, pour leur malheur, ces Kr'en-là avaient faim.

Et si les Kr'en sont les créatures les plus respectueuses des lois de toute la Paix, un Kr'en affamé n'est plus qu'une bête sauvage luttant pour se contrôler.

Ils poursuivaient néanmoins leur tâche sans relâche, traquant le mal dans ses moindres recoins. Cela ne suffisait pas. La population d'Arccal, pacifique, n'offrait pas assez de criminels pour nourrir les guerriers. Le clan, habituellement dispersé, se rassembla peu à peu dans l'espoir que leur Meneur puisse trouver une solution.

Un matin, le jeune Tiern vint demander une audience au chef du clan. Celui-ci savait que de nombreuses personnes espéraient encore de lui qu'il trouve une solution. Leur dire une fois de plus que tout était vain de l'enchantait pas, mais c'était son devoir et il n'envisagea pas un instant d'y déroger. L'audience fut accordée immédiatement, dans la tente principale de leur village nomade. Tiern avait prévenu les autres membres de la tribu de sa démarche et de nombreux Kr'en étaient présents, au lieu de chercher des proies comme à leur habitude. Le jeune loup commença son discours en posant la question que personne ne posait, car tout le monde en connaissait la réponse :

« Meneur, il faut que tu nous viennes en aide. Nous n'avons plus un seul criminel à manger et nous devenons tous lentement fous. Pourquoi ne fais-tu rien ?

Le Meneur ne montrait jamais le moindre signe de faiblesse, même lorsque la faim lui tordait les entrailles. Et à cet instant il ne montra pas non plus à quel point répondre à cette question lui brisait le coeur, lui qui était le père de toute la tribu. 

_ Petit, il n'y a rien à faire. Nous avons juré aux Anciens de ne jamais manger un être innocent. Telle est la loi.

_ Ne pouvons-nous pas partir d'ici, trouver une autre terre où il y aura de quoi manger pour nous tous ? 

_ Nous ne pouvons voler la nourriture d'autres Kr'en. Telle est la loi. 

_ Et s'il n'y a pas de Kr'en ? 

_ Il y a des Kr'en partout où règne la Paix. Nous sommes les meilleurs et les plus précieux alliés des Anciens, tu le sais bien. Aucun autre peuple ne pourrait remplir notre rôle.

Tiern montra légèrement les dents, qu'il avait rendues plus tranchantes encore en fixant dessus de l'acier incrusté de diamants acérés. Ce geste suffisait à traduire sa fureur face à l'immobilisme de leur chef. Celui-ci resta impassible. Des jeunes loups aux dents longues, il en avait connu beaucoup dans sa vie. Peut-être que celui-ci serait celui qui le défierait et le tuerait. Cela arriverait fatalement, un jour ou l'autre. En attendant, le chef était absolument sûr de lui. La valeur des Kr'en ne se mesurait pas à leur force colossale, la rapidité de leur chasse, la solidité de leur armure ou la richesse de leurs dents. Elle ne valait que ce que valait leur parole. Et s'il fallait que tous les Kr'en d'Arccal meurent pour cette parole, ils mourraient.

Les babines de Tiern retombèrent trop vite pour que ses dents puissent constituer un défi digne de ce nom. Le Meneur était surpris : il aurait pensé que le jeune loup serait plus entêté. Au contraire, celui-ci baissa humblement la tête pour demander : 

_ Meneur, toi qui connait la route à suivre pour que jamais nous ne nous écartions de notre parole, dis-moi... si nous vivions dans une terre hors de la Paix, le pacte tiendrait-il toujours ?

Le Meneur pesa longuement sa réponse, cherchant d'où allait venir l'attaque : Tiern n'était pas connu pour être un utopiste. Finalement il dit : 

_ Non, notre parole n'est engagée qu'auprès des Anciens, et hors de la Paix la loi des Anciens ne s'applique pas. 

_ Alors, si nous partions hors de la Paix, nous pourrions manger toutes les proies que nous attraperions ? 

_ Oui, mais nous n'en attraperions aucune, car hors de la Paix les terres sont stériles ou empoisonnées.

_ Non, Meneur, plus maintenant ! Les humains ont obtenu leur propre royaume ! Ils ont planté des frontières et refusent la loi des Anciens sur leurs terres ! Nous pouvons y aller et nous nourrir à profusion !

A l'annonce de cette nouvelle, les autres Kr'en lancèrent de longs chants de loups célébrant à l'avance cette abondance tant rêvée. La salive coulait de leurs bouches et ils ne s'en cachaient pas, ivres de joie. Pourtant il suffit au Meneur d'un jappement sec pour ramener immédiatement l'ordre et le silence dans l'assemblée. Le chef gronda : 

_ Nous ne quitterons pas la Paix ! Nous n'abandonnerons pas l'empire que nous avons juré de garder ! Sommes-nous des Kr'en ou des bêtes affamées ?

Les loups se regardèrent les uns et les autres. Eux qui n'avaient peur de rien n'osaient pas être celui qui affronterait le Meneur. Seul Tiern ne recula pas. Il releva la tête et regarda le Meneur dans les yeux, ce qui constituait un défi bien pire que celui de montrer les dents en sa présence.

_ A cette heure » dit-il « nous sommes des bêtes affamées.

_ Alors », répondit sombrement le chef du clan, « vous n'êtes plus de mon espèce. Et les Kr'en vous maudissent. »

Pendant quelques battements de coeur, personne ne bougea. Puis le Meneur dit : 

_ Partez. »

Il ne provoqua pas Tiern en duel et le jeune loup ne le provoqua pas non plus. Tiern détourna la tête et parti. Un par un, les Kr'en d'Arccal partirent. Seul le Meneur et trois de ses compagnons restèrent.

Abandonnée par les garants de la loi, Arccal sombra dans le chaos.

 

Il ne fallu pas longtemps aux loups de Tiern pour arriver jusqu'aux frontières de la Paix. La faim leur tordait les entrailles. Ils n'hésitèrent pas une seconde avant d'abandonner leur monde et leur parole. Ils n'étaient plus des gardiens des Anciens. Ils n'étaient plus que des loups aux mains humaines, terriblement intelligents, incomparablement dangereux, et prêts à dévorer le petit monde qui s'offrait à eux.

Lorsqu'ils fondirent sur le royaume des humains, ceux-ci étaient peu nombreux. Habitués à vivre dans la Paix, ils n'avaient pas postés de gardes aux frontières. La plupart d'entre eux avaient construit des fermes dans les riches plaines de l'Est. Les autres vivaient à Joya, l'unique ville du royaume, hâtivement construite en bordure de la forêt. Seule une poignée d'humains déterminés s'étaient attaqués à la montagne et aux mines qu'elle contenait. Venant de l'Ouest, c'est un de leurs campements que les Kr'en trouvèrent en premier. Il ne fallut que quelques minutes au clan pour manger les mineurs, leurs animaux de bâts, leurs provisions et leurs tentes en cuir. Partagé équitablement entre tous les loups du clan, ce petit campement avait à peine suffit à calmer leur faim. En revanche, il suffit à calmer les esprits. 

Les loups demandèrent à Tiern : 

« Où allons-nous, maintenant ?

Le nouveau Meneur examina les lieux. Il ne voyait autour de lui que la roche et la glace des montagnes, traversées de quelques pistes étroites. Des corbeaux volaient au-dessus de leurs têtes en croassant, attendant le départ des prédateurs pour tenter de récupérer quelques miettes. Tiern huma la brise. Au loin, une légère effluve de proie. Mais une fois que celle-ci serait dévorée, qu'allaient-ils devenir ? Les Kr'en n'étaient pas des éleveurs. Il leur faudrait pourtant faire attention. Les ressources de ce nouveau monde n'étaient sans doute pas infinies.

_ Nous continuons vers l'Est. Mais nous ne mangerons pas toutes les proies que nous trouverons. Il faut économiser la nourriture. Nous ne toucherons pas aux femelles enceintes ni aux petits. Nous laisserons aux survivants de quoi se nourrir eux-mêmes. Nous prendrons de quoi apaiser notre faim, pas plus.»

Les Kr'en acceptèrent la sagesse de ces paroles et se remirent en chasse à la suite de Tiern. Ils mangèrent tous les animaux qui croisaient leur route meurtrière. Ils mangèrent également les humains vivant dans les campements éparpillés entre les montagnes et la forêt. Une fois les bois atteints, les loups se crurent au paradis. Jamais ils n'avaient connu autant d'abondance. Ils décidèrent de s'installer définitivement sur place.

 

Les humains, paniqués, se réunirent dans la capitale et érigèrent à la hâte des barricades de bois pour se protéger de la menace. En tant qu'anciens membres de la Paix, ils savaient que c'était de bien dérisoires protections contre les redoutables Kr'en. Aucun d'entre eux ne comprenait pourquoi les loups en armure ne les avaient pas encore tous tués. Il fallait une dizaine d'humains bien armés et entrainés pour tuer un Kr'en. En meute, se protégeant les uns les autres, il fallait au moins cent fois plus d'hommes que de loups. Et cette armée avait tout intérêt à ne pas en oublier un seul. Car il suffisait d'un Kr'en déterminé pour massacrer toute une ville qui n'était pas prête à se défendre. Les humains avaient trop peur pour seulement imaginer sortir et aller dans la forêt se battre contre les envahisseurs. 

Cependant, dans la cité, les vivres vinrent à manquer. Les animaux d'élevage qui n'avaient pas encore été tués avaient été abandonnés sur place par les humains en fuite. Les premiers champs avaient été laissés à l'abandon. Entre mourir de faim et être mangés, les humains durent choisir. 

Le Roi du petit monde décida qu'on enverrait une expédition chercher des vivres. Il savait que cette solution ne durerait pas, mais elle avait le mérite de lui laisser le temps de trouver mieux. Il était lui aussi très intrigué par le comportement étrange des Kr'en et espérait secrètement qu'ils trouvent ce qu'ils étaient venus chercher et qu'ils partent.

La première expédition fut un succès : les guerriers humains trouvèrent dans une ferme abandonné de quoi manger et parvinrent à rapporter les vivres en ville sans croiser le moindre danger.

La deuxième expédition disparut corps et biens.

La troisième expédition ne ramena qu'un blessé, qui peu avant d'expirer raconta la foudroyante attaque Kr'en dont ils avaient été victimes.

La quatrième expédition réussit.

La cinquième échoua.

Le temps passait et la situation était critique. Les humains étaient assiégés par leur propre peur. Ils ne voyaient aucun loup rôder autour de leurs remparts. Ils étaient pourtant persuadé qu'il serait suicidaire de faire un pas au-dehors.

Certains, cependant, préférèrent prendre le risque. Parmi eux, deux enfants épuisés par les privations : Irna et Itoy. Leurs parents n'avaient plus rien à leur donner depuis des jours. Ils se dirent qu'après tout, ils étaient si petits et si maigres qu'aucun Kr'en ne perdrait son temps à les manger. Ils dirent aux enfants de bien rester loin de la forêt et de chercher à manger dans les maisons et les campements abandonnés. Puis les deux petits partirent.

Ils trouvèrent des baies et les mangèrent. Ils trouvèrent des oeufs dans un nid caché et les gobèrent tout cru. Ils trouvèrent un ruisseau dont ils suivirent le cours, tentant d'attraper à mains nues les poissons. Et en relevant la tête, ils tombèrent nez-à-nez avec un Kr'en.

Quelques instants, Irna et Itoy restèrent stupéfaits. Ils avaient du mal à croire que cette créature magnifique soit le monstre dont on leur avait tant parlé. Ses grands yeux d'or brillaient comme des soleils et les magnifiques gravures de son armure étincelaient. Sa fourrure grise était teinte d'entrelacs noirs complexes qui rehaussaient sa taille. Le Kr'en était en train de remplir sa gourde au ruisseau. En voyant les petits humains, il se redressa sur ses pattes arrières et les salua en touchant son front, comme c'est l'usage dans la Paix. Les deux enfants hésitèrent puis lui rendirent son salut. Ils ajoutèrent prudemment :

« Bonjour Monseigneur.

Le Kr'en sourit – sans montrer les dents. Les enfants virent cependant ses crocs étinceler lorsqu'il répondit :

_ Je ne suis pas un seigneur.

Irna osa lui demander : 

_ Vous êtes un Kr'en ?

_ Oui.

_ Vous allez nous manger ?

_ Non.

Itoy ajouta :

_ Ma maman, elle dit que les Kr'en mangent les gens.

_ Oui. Mais pas les enfants. De toutes façons, je n'ai pas faim. Je viens d'avaler un cerf et deux faisans, je suis rassasié. »

Le Kr'en posa son casque et ses lames-de-griffe par terre, prit de l'eau dans ses mains en coupe et commença à se laver. Il ne prêtait pas plus attention aux deux humains qu'à deux oiseaux qui pépieraient dans un buisson. La journée était belle, un peu chaude, et il comptait faire ensuite une sieste.

Irna et Itoy s'éloignèrent un peu. Mais le Kr'en ne leur faisait pas aussi peur que dans les récits qu'ils avaient entendus. Ils s'attendaient à voir une bête féroce, immense, cruelle, implacable. Hors le Kr'en, une fois à quatre pattes, était plus petit qu'eux, et il était plus poli que les soldats du Roi. Ils continuèrent de tenter d'attraper des poissons. A coté d'eux, le Kr'en dormit un peu, puis partit. A la nuit tombée, les enfants rentrèrent à la ville et racontèrent leur rencontre.

Les humains, stupéfaits, décidèrent que puisque les Kr'en épargnaient les enfants, ce serait aux enfants d'aller chercher de quoi subvenir à leurs besoins. Même si cela ne durait qu'un temps, peut-être serait-il suffisant pour que les Kr'en s'en aillent. 

Ainsi, des enfants humains retournèrent aux fermes abandonnées. D'autres entrèrent dans la forêt. Ils transportaient de grands paniers vides et étaient armés d'arcs et de flèches. Lorsqu'ils virent les Kr'en, ils les saluèrent vivement, tremblant de peur à l'idée d'être dévorés par les loups. Les Kr'en leur rendirent leur salut et les laissèrent vagabonder à leur guise, certains que ces piètres chasseurs n'étaient pas une concurrence pour leur gibier. Effectivement, les petits revinrent bredouilles.

Ils tentèrent à nouveau leur chance le lendemain, et le surlendemain. Les Kr'en prirent l'habitude d'observer leur extraordinaire maladresse, amusés par ce spectacle. Les plus jeunes Kr'en demandaient à leur ainés pourquoi ils ne pouvaient pas toucher à des proies si faciles à attraper. Les plus âgés leur répondaient : « Gardez-en pour plus tard ». Les enfants humains, entendant cela, frissonnèrent, mais ne s'enfuirent pas. Ils n'avaient pas le choix.

 

Une nuit, alors qu'ils rentraient d'une nouvelle tentative, les enfants-chasseurs croisèrent les enfants-paysans épuisés par leur journée aux champs. Tous regardèrent lugubrement la silhouette de Joya qui se découpait sur le ciel éclairé par la lune. Cette ville qui était devenue leur prison. A présent, des milliers d'enfants sillonnaient toute la région pour la nourrir. Personne ne savait ce qui était arrivé aux colons installés plus près de la frontière. Ils auraient aussi bien pu disparaître de la surface de la Terre.

Irna et Itoy n'avaient pas peur des Kr'en et ils faisaient systématiquement parti de l'expédition de chasse. Irna dit aux autres enfants : 

« J'en ai assez ! C'est terminé, nous ne devons plus rentrer là-bas ! Autant dormir dans la forêt avec les loups !

_ Mais où nous allons dormir ? répondirent les autres. C'est là-bas notre maison.

_ Nous dormirons dehors ! 

_ Et qui va s'occuper de nous ?

_ Nous nous occupons déjà de nous tout seuls !

_ Et que vont devenir nos parents ?

_ Ils finiront peut-être par sortir de cette fichue ville ! Je m'en fiche ! Qui est avec moi ? »

Son frère fut le premier à suivre Irna. Puis d'autres acceptèrent également. Ce soir-là, la moitié des enfants manquaient à l'appel en ville. 

Le lendemain, d'autres encore se joignirent à eux.

Et encore davantage le jour suivant.

Au bout d'une semaine, presque tous les enfants en âge de tenir un arc et un panier avaient disparus. 

 

Pendant ce temps, dans les bois, le clan de Tiern prospérait. Les loups avaient établis leur campement et n'avaient pas besoin de beaucoup chasser. Ils profitaient de leur temps libre pour fabriquer de nouvelles armures, améliorer les anciennes, créer des chansons, jouer et explorer leur nouveau territoire. Jamais ils n'avaient connu une telle insouciance. Cependant, le Meneur s'inquiétait. L'été était là, plein de vie et de chaleur. Mais l'abondance ne suffisait pas à masquer la réalité : si les choses continuaient à ce train-là, les Kr'en auraient épuisés les réserves du petit monde en moins de quatre années. Economiser la viande sur pied ne suffisait pas. La nature sauvage n'était pas assez généreuse pour l'appétit des loups. Il fallait faire prospérer les animaux. Tiern avait tenté d'en élever quelques uns pour avoir des réserves, à la manière des humains. En vain. Il ne savait pas comment s'y prendre et son odeur de prédateur rendait folles toutes les bêtes qu'il enlevait. 

Il ruminait ce problème une fois de plus quand il tomba sur les enfants. Ceux-ci lui racontèrent comment ils avaient été utilisés par les adultes barricadés dans Joya et pourquoi ils s'étaient enfuis. Et Tiern comprit comment résoudre son problème. Heureux, il demanda aux Kr'en d'accueillir au mieux les nouveaux arrivants et surtout de les aider à tenir bon. Après quoi, il ne lui restait plus qu'à attendre.

 

A Joya, les parents fous d'inquiétude accablèrent le Roi : 

« C'est votre faute ! Vous les avez envoyés dans cette maudite forêt pleine de Kr'en, et les monstres les ont mangés ! »

Ils étaient pourtant conscients que la faute tombait aussi sur leurs propres épaules. Ils avaient laissé la peur leur lier les mains. Eux qui avaient combattu pour leur liberté, ils l'avaient abandonnée bien vite pour se barricader derrière de pauvres murailles. Et tous acceptèrent de suivre le Roi lorsqu'il ordonna : 

_ Que chacun se prépare à la chasse ! Que toutes les personnes valides prennent une arme et me suive ! Attrapez vos épées, vos pieux, vos couteaux, vos bâtons et vos torches ! Hommes et femmes, jeunes et vieux, nous avons besoin de chaque bras. Ce soir, nous chassons les Kr'en de notre royaume ! »

Ainsi, toute la population du royaume réfugiée à Joya s'arma et se prépara à combattre les plus féroces guerriers de tous les temps. Aucun ne pensait en revenir vivant. Mais aucun n'aurait pu vivre plus longtemps avec la honte d'avoir sacrifié ses propres enfants à sa sécurité.

Ils s'engagèrent dans les bois. Le premier Kr'en qu'ils rencontrèrent leur demanda ce qu'ils venaient faire. Ils l'attaquèrent. Le loup en armure n'eut aucun mal à se défendre ni à s'enfuir. Il prévint ses frères. Le reste du clan se rassembla peu à peu. Dans la forêt, les humains ne pouvaient pas utiliser l'avantage que leur procurait leur nombre. Ils tentèrent de rester groupés, mais ils pourchassaient des guerriers qui n'avaient aucun mal à s'esquiver dans les ombres des arbres et les pousser à avancer toujours un peu plus loin. Fidèles aux ordres du Meneur, les Kr'en tentaient de ne pas tuer ceux qu'ils n'avaient pas l'intention de manger. Cependant ces attaques incessantes les agaçaient. 

Seul Tiern fut ravi de voir enfin l'occasion qu'il attendait.

Habitué aux manières humaines, il identifia facilement le Roi et le mit à terre d'un seul coup de patte, tandis que ses soldats étaient incapables de le défendre face aux Kr'en. Puis il releva le Roi et lui dit avec une politesse teintée d'ironie :

« Bonjour, Majesté. Que venez-vous faire ici, avec votre peuple, vos armes et vos torches ? 

Le Roi, à quelques centimètres des dents étincelantes du Meneur, eut du mal à reprendre ses esprits. Il finit par dire : 

_ Rendez-nous nos enfants et partez de notre royaume ! Ou nous vous chasserons !

L'idée fit beaucoup rire les Kr'en. 

_ Et avec quoi ? demanda le Meneur en prenant négligemment l'épée du Roi et en la tordant entre deux doigts. 

_ Nous sommes plus nombreux que...

_ Vraiment ? Et sais-tu combien nous sommes, ô Roi des humains ?

_ Je...

_ Nous ne sommes pas ici quelques chiens de garde à la botte des Anciens. Nous sommes le clan d'Arccal. Vous qui viviez dans la crainte de notre justice, vous n'avez jamais réellement fait attention à nous, n'est-ce pas ? Vous n'avez rien dit, rien fait quand les stupides lois des Anciens nous condamnaient à mourir de faim, alors que nous protégions les faibles bestioles que vous êtes contre toutes les autres. Et comme des idiots, vous vous êtes attribués un territoire que vous êtes incapables de défendre. Ici, ce n'est pas la Paix, et la seule loi qui s'applique est la loi du plus fort. Cette loi ne vous protège plus. 

_ Mais pourquoi nous attaquer ? Qu'est-ce que nous vous avons fait ?

_ Pourquoi se fatiguer à attraper un cerf alors qu'il suffit de tendre le bras pour attraper un humain ? Votre viande est tendre et vous ne courrez pas vite. Si nous vous tuons tous, nous perdrons notre réserve de viande. C'est pour ça que vous êtes encore en vie. Profitez-en et partez. Retournez cultiver vos champs et élever vos animaux. Construisez vos routes et vos murailles si ça vous plait. Et récupérez vos petits, qui courent partout et font fuir le gibier. Ils sont amusants mais nous cassent les oreilles. 

_ Et un jour, l'un après l'autre, vous viendrez nous dévorer dans notre lit ?

_ L'un après l'autre, nous vous dévorerons où nous voudrons. Pourquoi nous priverions-nous ? Mais n'ayez pas peur, Majesté des humains : votre race survivra. Nous veillerons à ne pas épuiser le cheptel.

_ Nous... nous ne sommes pas du bétail ! Jamais nous ne pourrons vivre comme ça !

Tiern regarda le Roi, rouge de colère, tremblant, la couronne de travers, droit comme un homme qui n'avait jamais douté de lui-même ni de sa force. Ses mains balayaient l'air inutilement, entre la défense et la révolte. Est-ce qu'il se rendait compte de la richesse, de la puissance de ses mains ? Les Kr'en chassaient et tuaient. Ils ne construisaient pas. Ils étaient incapables de créer eux-mêmes de quoi vivre.

Le Meneur découvrit ses plus belles dents, car la situation était drôle et qu'il n'avait aucun besoin de respecter le protocole face à un humain.

_ Dites-moi, Majesté, voulez-vous une parole de Kr'en ?

Automatiquement, le Roi répondit oui. Chacun savait que la parole d'un Kr'en était plus précieuse que mille diamants.

_ Alors, au nom de mon peuple, je vous donne ma parole que tant que chaque membre de mon clan sera nourrit à sa faim, il ne mangera pas d'humain. 

Tout autour d'eux, le silence régnait dans la forêt. Les Kr'en, trop fiers pour parler après le chef devant des étrangers, étaient aussi immobiles que des statues. Les humains n'osaient pas croire à l'offre magnifique qui leur était faite et restaient tendus, armes à la main, prêts à attaquer. 

Sur un signe de Tiern, les Kr'en s'enfuirent. Les humains continuèrent à avancer prudemment, certains de tomber tôt ou tard dans un piège. Au lieu de ça, ils retrouvèrent leurs enfants, qui acceptèrent de les suivre et de rentrer chez eux. Ensemble ils retournèrent à Joya.

Le Roi leur ordonna de se remettre au travail et de continuer à construire, cultiver, enrichir et peupler le royaume. Il avait finit par comprendre le coût réel de la précieuse parole des Kr'en. Lui et son peuple allaient devoir veiller à ce que l'estomac des envahisseurs ne reste jamais vide... Du moins, tant que les humains n'avaient pas les moyens de réussir à les vaincre. Et comment vaincre les plus terribles guerriers du monde ?

 

Aujourd'hui encore, peu d'humains osent s'aventurer sur les routes du petit monde sans prendre « la part du Kr'en » dans leurs bagages. Et peu de Kr'en se donnent la peine de prévoir des provisions lorsqu'ils sont à proximité des humains. Après tout, si ceux-ci n'ont pas ce qu'il faut sur eux, il leur reste toujours leur propre viande...

Par Deslyres - Publié dans : Petit Monde
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Mardi 5 avril 2011 2 05 /04 /Avr /2011 20:40

Carte Première légende

Par Deslyres - Publié dans : Petit Monde
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Vendredi 22 avril 2011 5 22 /04 /Avr /2011 23:55

Deuxième légende : La Tour des archers

Autrefois, vivaient à l’ouest du petit monde les meilleurs archers que la Paix ait connus. C’était de petits êtres à la peau rugueuse, dont la silhouette se dessinait tout en longueur. De leurs pieds crochus à leur tête pointue, leurs muscles formaient de longues lignes boursouflées. Agrémentées de quatre pattes, deux ventrales et deux antérieures, ils étaient capables de se mouvoir sur n’importe quelle surface, fussent-elle même à l’envers. Leur couleur grisonnante et bleue se mêlait parfaitement aux mondes de roches et de pluies où ils vivaient depuis les anciens temps.

Lorsque les Anciens établirent la Paix sur le monde, ces êtres appelés Arbacains trouvèrent leur place dans la défense des montagnes et plus particulièrement dans les mines. Leur plus grande faculté provenaient d’une poche gutturale qui leur permettait, en contractant le muscle de la poche, d’éjecter des projectiles. Si les plus jeunes s’amusaient à avaler des cailloux pour les cracher le plus loin possible, les adultes devenaient de véritables maîtres archers capables d’abattre l’ennemi à des centaines de mètres. Plus que des mercenaires, ils étaient devenus une partie intégrante des forteresses, des goulots d’entrée ou de la protection des convois dans les gorges. Au service d’autres peuples ou des rares Arbacains miniers, ils excellaient dans leur domaine, invisibles et précis.

Mais avec le temps les mines se tarirent et les Arbacains se mirent à errer. Délaissés, ils restèrent seuls dans les montagnes les plus hostiles aux créatures vivantes, là où jadis jaillissait l’or et le fer. Le peuple perdit la foi dans leur destinée, abandonnant leur rôle de protecteur. Sans bien ou personne à protéger, ils se tournèrent de plus en plus vers les carrières de pierre et l’acheminement des bas matériaux. Petit à petit, les enfants naquirent avec des infirmités qui, en temps de guerre, ne les auraient pas laissé survivre. Mais dans l’affaiblissement provoqué par la Paix, une chance leur fut offerte de vivre et de prouver leur utilité aux clans.

C’est ainsi que l’honorable Faeffel vit naître et grandir l’unique fils d’une nièce, Giffgle. Son corps présentait une atrophie du côté droit tout en épargnant la base de sa poche gutturale, comme si l’on avait creusé à coup de pioche dans une peau aussi friable que du calcaire, emportant notamment une oreille presque entière. On ne lui accorda pas longtemps à survivre sans une ouïe parfaite. Puis, quand le jeune Giffgle prouva qu’il était plus fort qu’on ne le croyait, on ne lui accorda qu’un pâle avenir de casseur de pierre. Mais l’honorable Faeffel encouragea la ténacité de son jeune neveu et le laissa tenter la voie des armes. Objet de moquerie par excellence, il n’en essaya pas moins de prouver sa valeur et finit par maîtriser l’art tant convoité des archers.

La valeur d’un arbacain se mesurait à la cadence qu’il était capable d’endurer. Les plus jeunes commençaient par un jet à la fois, puis arrivaient sans mal à deux tirs successifs séparés d’une brève pause. Lorsqu’un aîné leur apprenait à se servir de leur poche gutturale comme d’une arme, ils arrivaient à scinder l’un des deux tirs en deux coups répétitifs. Tout était une affaire de muscle et d’entraînement, selon eux. Les apprentis parvenaient ainsi à trois puis quatre coups uniquement séparés entre deux par une brève pause pour déglutir. La plupart des Arbacains se situaient à ce niveau-là, capables de soutenir n’importe quelle bataille avec ce rythme de tir effréné.  

Au début de la Paix, la fierté du peuple se projetait sur ceux qui étaient capables d’aller encore plus loin. Alors que la plupart des archers se retrouvaient à court de force et de souffle au bout des quatre tirs, certains trouvaient encore la volonté de couper leur déglutition pour envoyer un cinquième tir, moins puissant, mais tout aussi redoutable. Et ceux encore qui le faisaient avec la même intensité que les tirs précédents, ceux-là alors étaient des archers d’exception.

Conscient des efforts que devait fournir son neveu pour surpasser son handicap, Faeffel l’avait pris sous son aile pour lui transmettre son savoir. Se montrant impitoyable, il lui servit de maître d’arme tout au long de son apprentissage.

“Tire, tire, respire, tire, tire, on recharge. Allez, tire, tire, respire, tire, tire et on recharge. On recommence, tire, tire, respire, tire, tire, et tire !”

Pouvant garder dans sa poche gutturale plus de flèches qu’il n’en tirait, Giffgle avait la ressource nécessaire pour ce dernier tir. La cinquième flèche décolla droit sur la cible et se planta à la suite des quatre de la même salve. Ereinté, le jeune arbacain tomba sur ses deux pattes antérieures et admira son oeuvre. Un frisson de fierté le parcourut. Il se montrait enfin digne des attentions de son oncle. L’honorable s’approcha de lui et l’aida à sa relever.

“Et bien je crois que le conseil va avoir un nouvel archer d’élite à reconnaître !”

Faeffel insistait grandement sur ses talents guerriers car ce serait ceux-ci que la communauté des arbacains allaient reconnaître en son neveu. Mais, comme d’autres de son peuple depuis l’affaiblissement de la Paix, Giffgle gardait en lui d’autres prédispositions qui pourraient le conduire au rang d’honorable. En temps de guerre, quelques élus étaient choisis pour des missions d’éclaireurs, d’embuscade et de camouflage. Capables de se fondre dans n’importe quel décor, ils étaient capables d’effacer jusqu’à la moindre trace de leur présence. Ce prodige n’était pas tant dû à une modification de la couleur de leur peau qu’à une force venant de bien plus loin. En temps de Paix, ces honorables étaient capables d’autres talents comme celui de savoir guider le peuple par leurs prédictions et la justesse de leur médecine.

Pas aussi glorifié que les archers d’exception, ils avaient droit au respect autant qu’à une certaine incompréhension. Dans les mentalités se posaient toujours cette question : un arbacain qui ne sait pas se battre est-il un arbacain à part entière ? Après tout, le destin guerrier de chacun était inscrit dans leur physique, dans cette poche gutturale faite pour servir. C’était ce genre de préjugés que voulait combattre Faeffel en donnant à son neveu la meilleure instruction militaire possible.

 

La joie apportée par l’élévation de Giffgle au rang de maître archer fut de courte durée. Un autre événement survint peu de temps après, prévu et craint par les honorables depuis quelques temps déjà. N’ayant plus de richesses à protéger, n’ayant plus de peuples à aider dans l’extraction des minerais, les arbacains étaient voués à une disparition prochaine. La vie dans les montagnes hostiles est dure en communauté de peuples, mais elle est impossible seuls. Avec les premiers échos des guerres d’Arccal au nord des montagnes, province abandonnée par leur protecteur de toujours, il fut décidé d’un exode massif des arbacains. Comme aux chiens de garde qui avaient déserté Arccal, la rumeur parvint aux honorables qu’une terre de liberté venait d’être cédée aux humains. Voulant tenter leur chance, un premier contingent parti en éclaireur. Ils purent compter dans leur rang le fraîchement promu Giffgle et son protecteur.

Deux autres honorables se joignirent à Faeffel pour encadrer les jeunes guerriers. D’un seul mouvement ils se fondirent dans les montagnes, à travers les grandes étendues de roche, progressant à flanc de falaise, noyant la couleur de leur peau dans celles des glaces et des massifs acérés. Habitués aux températures extrêmes et aux terrains difficiles, les arbacains avançaient tous au même rythme lent qui caractérisaient leur peuple. Posément mais sûrement. ils vinrent à bout des obstacles naturels et débouchèrent sur les premières vallées à l’ouest de la chaîne montagneuse.

Suivant le cours d’une source qui devint une rivière en traversant les vallons, ils s’arrêtèrent en amont d’une dense forêt. Les honorables arrêtèrent le contingent pour préparer leur entrée dans cette nouvelle terre de liberté. Faeffel prit son neveu avec lui et ils descendirent le cours d’une dernière cascade avant de s’enfoncer à couvert de la végétation. Il ne leur fallut pas longtemps pour trouver une piste à suivre, riche d’informations et d’inquiétudes. Alors que Giffgle essayait de déterminer la provenance des empreintes, lourdes et caractéristiques des grands canidés, l’honorable se redressa, glissant lentement dans la rivière. Attirant le jeune archer avec lui, il s’arrêta au milieu du courant, où seules leurs têtes dépassaient.

“Le mal a déjà pris possession de ces terres.”

Peu de temps après, une immense silhouette traversa leur champs de vision, rapide et étincelante. Les deux arbacains frissonnèrent. En son for intérieur Giffgle tremblait. Le monde de la Paix était régi par de lourdes lois imposées par les Anciens. Quiconque les défiait était livré en pâture aux gardiens de cette Paix, des loups en armures appelés Kr’en. Alors que la vision de l’immense guerrier disparaissait au travers des arbres, Faeffel commenta à nouveau :

“Celui-ci a été corrompu. Il n’a plus rien à voir avec les nobles défenseurs de la Paix. Nous ne sommes pas les premiers à fouler la terre des humains.”

Retournant auprès du contingent pour rapporter cet état de fait, il fut décidé de contourner les abords directs de la forêt pour ne pas croiser le chemin funeste des chiens de garde corrompus. En traversant les monts au sud de la terre des humains, ils découvrirent des grottes et des carrières de minéraux encore vierges de toute exploitation. Après la vague de crainte suscitée par la présence des Kr’en, une lueur d’espoir pris place dans les yeux des jeunes arbacains. C’est dans ces contrées qu’ils croisèrent les premiers humains. Sur un plateau à quelques distances des premières plaines et à une distance respectueuse de la forêt, ils avaient construit quelques fermes et aménagés de grands potagers. Il y avait quelques traces d’une route et de constructions vouées à l’exploitation des mines, mais toutes semblaient abandonnées.

Voyant approchés une vingtaine de créatures longilignes aux contours boursouflés, les humains se barricadèrent derrière une frêle barricade, fourches et pioches en main. Faeffel s’avança seul, sans crainte. Connaissant la langue rustre des peuples bipèdes, il s’adressa à eux avec un léger accent sifflant :

“Paix sur vos terres.”

Un grand homme se hissa au-dessus d’un portail, gardant sa fourche bien en évidence.

“Que nous voulez-vous étrange peuple ?

_ Nous sommes des arbacains, un honorable peuple des montagnes en quête d’une terre d’accueil et d’un avenir en ce monde.

_ Et bien, votre quête ne trouvera aucun espoir en ces lieux.

_ Nous avons pourtant eu écho du privilège que vous ont accordé les Anciens. Pour vous installer pleinement ici, nous pourrions vous aider à exploiter vos mines et prendre possession ensemble des richesses des montagnes que vous ne sollicitez pas actuellement.

_ Ce n’est pas de ça que nous parlons. Notre liberté n’a été que trop brève. Pour survivre, notre roi a dû accepter une reddition envers le peuple des Kr’en. Nous sommes désormais soumis à une taxe en nature sur notre bétail. A nous de contenter leur faim, si nous ne voulons pas finir dans leur estomac.”

Faeffel avait ainsi confirmation de la corruption qui avait rongé le coeur des Kr’en présents dans le petit monde. Regardant au loin où le soleil cédait sa place, plongeant au travers de la barrière des arbres, l’honorable demanda :

“Et si nous vous protégions ?

_ Personne ne peut vaincre un Kr’en. Le roi de Joya a déjà essayé. Il y a perdu son royaume et ne gouverne plus qu’une poignée de fidèles retranchés dans la ville. Il ne règne plus, laissant son peuple dépérir et se faire dévorer.

_ Alors laissez-nous essayer. Si nous échouons, livrez-nous aux Kr’en. Si nous réussissons, nous vous aideront à bâtir le royaume qui vous revient. Je vous dicterais une missive à envoyer à votre roi. Nos deux peuples peuvent trouver leur salut dans cette union.”

Craintifs mais aveuglés par la peur des Kr’en, les fermiers acceptèrent. Alors qu’un cavalier partait pour Joya, deux arbacains partaient pour leur ancien royaume, avertir que le contingent avait trouvé une terre d’accueil. Les honorables se réunirent pour décider de leur ligne de conduite. Connaissant grâce aux fermiers les habitudes des Kr’en, ils surent où établir leur campement et monter le piège qu’ils leur destinaient. Faeffel, mû par la flamme des grands instants, vint chercher son neveu. Il était temps de révéler l’autre facette des talents de Giffgle aux arbacains.

 

Quelques jours plus tard, les Kr’en installés dans la région vinrent réclamer leur dû. Ne voyant personne au point de ralliement, quatre émissaires grimpèrent jusqu’au plateau pour punir les fermiers qui les avaient oubliés. A mi-chemin, leur flair les prévint d’une présence inhabituelle. Un parfum âcre de poussière de roche leur emplissait les narines. Avant qu’ils n’aient pu prendre une décision, une volée de flèche traça une courbe meurtrière dans les cieux, se fichant dans les nuques et les plis des armures. Les loups tombèrent, supplantés par la vingtaine de tireurs et leur cadence acharnée. La multitude de flèches aux pointes en acier dur transperçant les corps ne laissaient aucune chance de survie, aussi mortelles que des coups d’épée. A la deuxième volée, aucun Kr’en ne se releva. Faeffel sortit du couvert de sa cachette en hauteur et contempla les cadavres perdant lentement leur sang.

“Ramener les corps, nous les enterrerons. Ces créatures furent des serviteur de la Paix. Nous leur devons sépulture.”

Ils devaient surtout effacer les traces du massacre, songea l’honorable. Laver le sang, atténuer l’odeur de la mort et des loups. Faeffel remonta jusqu’au village des humains. Aucune réponse ne leur était parvenu de Joya. Le roi se retranchait derrière ses barricades et la taxation des Kr’en. Peut lui importait le reste du petit monde. Les premiers éclaireurs arbacains étaient revenus. Leur peuple n’était plus très loin. Les mines en amont avaient été provisoirement aménagées pour les accueillir.

De son côté, Giffgle s’était de nouveau plongé dans l’entreprise imposée par son oncle. Sauf que cette fois-ci le temps était plus court pour maîtriser un art qu’il sentait beaucoup plus difficile. Alors qu’il montrait ses progrès, à l’abri d’une carrière, un cri vint les interrompre. Aussi vite que le pouvait un arbacain, ils rejoignirent le village. A l’orée de la pente du chemin, trois silhouettes massives pleines de fureur mettaient à mort les créatures qui n’avaient pas eu le temps de fuir.

Faeffel sentit la honte et la culpabilité lui ronger les entrailles. Il avait été négligeant, croyant qu’une simple embuscade leur ferait gagner du temps sur la prise de conscience des Kr’en. Mais les loups en armure avait un odorat infaillible et l’odeur de la mort devait leur parvenir jusque dans la forêt. Nul doute qu’un émissaire était parti avertir le reste de leur peuple pendant que ces trois ferait justice pour la mort de leur compagnon.

Les humains s’étaient vainement barricadés dans leur ferme de paille. Les arbacains essayaient de regagner l’abord des falaises, mais leur lenteur en faisait des proies trop facile. Sans perdre de temps, Faeffel et Giffgle s’emparèrent des flèches de leur carquois et les avalèrent. D’un seul mouvement, les volées de flèches atteignirent la zone de combat. Ils avaient ciblés le même ennemi qui s’effondra sous le coup de la dizaine de pointes qui lui mordaient la peau du cou ou s’était infiltrée dans l’armure, tranchant les artères et les organes moins protégés. Les deux autres stoppèrent net le massacre et détalèrent en direction des deux archers, jugeant d’instinct la seule menace qui pouvait les inquiéter. Les arbacains rechargèrent leur poche gutturale et envoyèrent à l’horizontale une nouvelle salve. L’un des loups fut envoyé en arrière, mourant en tombant à terre, trois flèches fichées jusqu’à la garde dans la mâchoire, l’acier de la pointe perçant les os du crâne par le bas. Mais le dernier, arrachant celles fichées dans le bras, parvint au rocher où les deux archers se tenaient, envoyant d’un coup de griffe Faeffel se briser contre des roches.

Resté seul, Giffgle n’eut pas le temps de recharger en flèches. Il vida ce qui lui restait dans la poche gutturale, laissant ses réflexes d’archers les guider. Le Kr’en resta un moment immobile, une main sur le cou, refusant de prendre conscience de la pointe qui lui traversait la gorge. Dans un grognement il s’approcha de l’arbacain et tenta de lui ôter la vie du bout de ses griffes. Mais un brusque tremblement de terre le coupa dans l’élan. Il tomba face contre terre, mourant dans un dernier râle. Longeant avec précaution le cadavre de l’ennemi, Giffgle porta secours à l’honorable dont le sang maculait la roche. Une entaille sanglante lui barrait le torse jusqu’au ventre et il sentait qu’il ne pourrait pas se lever seul. Il avait de trop nombreuses fractures et sa poche gutturale avait été déchirée. Il ne serait plus jamais un archer, s’il serait jamais capable de remarcher. Mais loin de penser à son sort, il dit :

“Tu as encore à faire. Nous nous devons d’agir avant que leur peuple ne parviennent au point de ralliement décidé entre eux et les humains. Nous avons encore juste le temps.”

Les humains qui osèrent sortir de leur piètre abri vinrent à son secours. Voyant le massacre, ils peinèrent à croire encore à leur salut. Cette folle alliance avec les arbacains allait causer leur perte. Il n’était pas difficile d’imaginer le sort funeste qui les attendait tous. Mais Faeffel ne se laissa pas plus détourner de son objectif et ordonna :

“Portez-moi jusqu’à la forêt. Nous avons encore à faire pour vous protéger.”

Résignés et n’ayant plus d’autre espoir, ils guidèrent les deux arbacains survivants jusqu’aux premiers arbres, et plus loin encore dans la vallée jusqu’au point de ralliement. Constatant que les Kr’en n’y étaient pas encore, Faeffel en fut rassuré. Il fit venir son neveu auprès de lui, répétant point par point les tâches qui allaient lui incomber. De loin, les villageois virent petit à petit une partie de la forêt s’effondrer. La cime des arbres disparurent les unes après les autres, laissant une éclaircie d’un bord à l’autre de la vallée. Ne sachant par quel artifice ou quel combat ce phénomène se produisait, ils se blottirent les uns contre les autres, tremblant de peur.

 

La troupe des Kr’en parvint aux abords de la vallée à la tombée de la nuit. Se déplaçant de jour comme de nuit, ils pensaient avoir l’avantage de leur vision nocturne. S’arrêtant devant la bande de terre dévastée, force leur fut de constater qu’ils n’auraient pas d’effet de surprise. Tiern, le chef des Kr’en qui avait tenu à venir lui-même constater l’arriver du nouveau peuple et à le chasser de son territoire, huma l’air. A l’odeur il reconnut la présence des arbacains, se souvenant de leur prouesse d’archers. Il n’avait aucun mal à comprendre l’utilité de cette surface déforestée, mais ne comprenait pas comment de si petites créatures avaient pu la créée en si peu de temps. Il n’y avait pourtant aucun autre chemin pour atteindre le village des humains, hormis les falaises où ils seraient beaucoup plus vulnérables.

Un premier groupe traversa la lande, sous la seule lueur de la lune. Voyant qu’il n’y avait aucun obstacle, la meute suivit. Et la terre trembla. Tiern hurla à ses congénères de courir jusqu’aux arbres épargnés en face. Il n’avait pas besoin de connaître la nature du piège pour savoir qu’ils n’auraient pas de seconde chance. De chaque côté de la lande d’énormes monticules sortirent de terre, et des flèches ne tardèrent pas à en sortir. Face à la pluie nocturnes de projectiles, les Kr’en demeurèrent impuissants. Ils ne purent que fuir, droit devant. Nombre de grands guerriers tombèrent sous la fine grêle meurtrière.

Lorsque les survivants furent enfin à l’abri, les élévations étaient déjà hautes comme des donjons et les petites silhouettes des arbacains grimpaient dessus pour avoir le meilleur angle de tir possible. Voyant le chemin qu’il restait à parcourir pour atteindre la village, Tiern se maudit. S’ils osaient s’aventurer plus loin dans la vallée, ils seraient bientôt à découvert, là où le chemin n’était plus que roche, à la merci des archers au sommet des tertres. Evacuant sa rage d’un long hurlement, il se demanda comment les arbacains avaient pu avoir le bénéfice d’une telle magie. Quoiqu’il en fut, les auteurs d’un tel artifice ne devaient pas être loin. Il avait encore suffisamment de loups avec lui pour espérer en venir à bout. A couvert des arbres, alors que quelques flèches se fichaient dans les troncs autour d’eux, ils s’approchèrent autant qu’ils purent des tertres. Scindés en deux groupes, les Kr’en attendirent le signal de leur chef.

Au coeur de la nuit, un long hurlement déclencha le nouvel assaut. Jaillissant en une masse compacte, les Kr’en se précipitèrent vers les grands tertres qui avaient des allures de grandes tours de terre. Essuyant de nouvelles pertes, ils atteignirent néanmoins la base des élévations et se mirent à grimper. Les arbacains les plus bas eurent beau vider leur poche gutturale et leur carquois, la rapidité et l’agilité mortelle des Kr’en les fauchèrent comme une mécanique implacable.

 

Guidant ses congénères, Giffgle continuait de modeler son édification. Il avait laissé des parois rugueuse pour que les arbacains puissent s’y accrocher, mais à présent les Kr’en en faisaient de même. La peur lui étreignant le coeur, il cherchait une solution pour sauver son peuple. Alors que l’honorable Faeffel le guidait dans l’utilisation de ses pouvoirs, les éclaireurs étaient revenus avec le restant de leur tribu. Aussitôt avertis du danger, les archers s’étaient positionnés dans l’éclaircie créée par les deux survivants du contingent. Ils avaient découverts avec stupeur l’étendue des pouvoirs que pouvait revendiquer un arbacain. Faeffel, jurant contre l’ignorance et les préjugés de son peuple, ne daigna à donner qu’une phrase en guise d’explication :

“Les fonctions d’un honorable ne se limite pas à passer inaperçu dans un décor. Parfois, ils faut plier ce décor à ses exigences.”

Et il avait lui-même fait montre de sa maîtrise de l’élément terrestre. Le plan était simple : faire avancer l’ennemi au-delà de leur ligne de front pour les concentrer en un point où ils seraient le plus vulnérable. Plus hauts seraient-ils, plus l’avantage sur les loups en armure serait grand. D’autant que la nuit ne leur posait aucun soucis de vision.

Elevant chacun leur édification, Giffgle et Faeffel avaient réussi à prendre l’ennemi en tenaille, décimant en partie leurs rangs. Mais à présent, la situation s’était inversée. Les Kr’en avait repris l’avantage et allaient grimper jusqu’à ce qu’ils n’y aient plus un seul arbacain vivant. Une solution devait être trouvé, et vite. Les archers se pressaient au sommet de la tour, reculant sous les assauts des loups, puis tombant pour aller se fracasser au sol lorsqu’ils ne pouvaient plus fuir.

Une tour. Ce devait être la solution. Giffgle se plaqua contre l’édifice et entreprit de le modeler une nouvelle fois. De grands flux traversèrent la terre, craquelant l’intérieur, écartant les parois. Kr’en et arbacains s’arrêtèrent un instant pour comprendre ce qu’il se passait. Puis un cri de leur nouvel honorable fit comprendre aux archers qu’ils pouvaient de réfugier dans les failles de l’édification, qui était à présent une véritable forteresse, creuse comme une tour et présentant de multiples meurtrières pour continuer à tirer sur l’ennemi.

Les arbacains s’engouffrèrent à l’intérieur, sauvés par ce revirement du sort. Voyant disparaître les petites créatures, les Kr’en n’eurent pas le temps de comprendre comment empêcher la bataille de tourner en leur défaveur. Les premières flèches commencèrent à les déloger, tirées depuis n’importe quel interstice trop petit pour permettre aux grandes mains des loups d’atteindre leur ennemi. Ils furent rapidement submergés par cette nouvelle attaque qui ne leur laissait aucune chance de s’en sortir. Tombant, chutant, les Kr’en firent ce qu’ils n’auraient jamais cru devoir faire face à n’importe quel autre peuple de la Paix : ils fuirent.

Au loin, pourtant, la seconde édification s’effondra, plongeant la tour des archers dans un silence d’effroi.

 

Bien après la bataille de la vallée ravagée, comme elle garda ce nom, une partie des humains vinrent trouver protection auprès des arbacains. Cultivant des champs en altitude, reprenant l’ouvrage des mines, ils profitèrent de la protection de la Tour des archers pour prospérer à l’abri des Kr’en. Il y eut alors deux peuples humains : le royaume assiégé et les villages libérés. Pour asseoir leur défense, les arbacains défrichèrent toute la forêt autour de la Tour, de sorte que les plaines, et au fil des ans le désert, vint entourer l’édification.

L’honorable Giffgle la façonna avec le temps de la plus belle des façons, la rendant majestueuse et d’une blancheur incomparable. Les arbacains y virent un signe de respect et d’inquiétude, car la bataille de la vallée ravagée avait rendu l’honorable d’un blanc pâle dont il ne s’était jamais défait, comme si tous les pigments de sa peau avaient été brûlés dans l’effort magique. Ils le surnommèrent Giffgle le Blanc dans la Tour blanche et suivirent ses conseils jusqu’aux sombres jours de la corruption.

Encore aujourd’hui, cette Tour des archers est encore visible aux abords du désert et des montagnes du sud, fièrement dressée vers le ciel. Personne ne sait ce qu’il y a à l’intérieur, les légendes rapportant que quiconque s’y aventure n’en ressort jamais, comme se fut le cas aux derniers jours des honorables arbacains qui y trouvèrent un refuge éternel.

Par Deslyres - Publié dans : Petit Monde
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