Zombi 23 : Le chevalier
Jam n’a pas sa place dans le repère et la situation de crise n’est pas le meilleur moment pour la créer. Il ne sait pas comment aider Max à soigner, il ne sait pas comment organiser leurs défenses, il n’arrive qu’à rester inutile et à gêner tous ceux qui le croisent. Les autres le bousculent et l’ignorent, ils courent, ils crient, ils portent des choses ici et les ramènent là, ils fortifient les barricades, ils distribuent et s’échangent les armes et les munitions. Jam les soupçonne de ne pas savoir mieux que lui ce qu’il faut faire : les motards ont été repoussés, les zombis aussi, et tous les soins qui ont pu être donnés ont été donnés. Mais le choc a ébranlé la fourmilière et tout le monde crie et coure. Cet endroit manque de chef. Quoique, d’après ce que le géant a compris, leur chef vient d’être gravement blessé. C’est peut-être pour ça que personne ne sait comment réagir. Nina Ichka n’aurait jamais toléré un tel désordre dans son camp, mais peut-être, si par miracle quelqu’un arrivait à lui régler définitivement son compte, qu’à sa mort règnerait une pagaille encore bien pire. C’est une douce pensée.
En attendant c’est le moment idéal pour que Jam devienne indispensable dans le groupe : n’importe qui donnant des instructions claires et logiques peut prendre la place vacante de Jonathan. Mais Jam n’y arrive pas. Repoussé par les uns et les autres, il finit dans une pièce où ceux qui ne sont ni blessés ni en état d’aider sont en train d’attendre. Concrètement, il n’y a que l’adolescent que Jam a amené, un homme maigre et épuisé, et la petite fille. Eva. Elle braque sur le géant son regard d’acier et il a l’ignoble impression qu’elle a lu jusqu’au fond de son âme, qu’elle sait pourquoi il est là et comment, ce qu’il a fait jusqu’à présent et ce qu’il a été trop lâche pour faire.
Mais quand elle parle elle ne dit que :
« Et Jonathan ?
_ Je ne sais pas, répond Jam.
Il a entendu tout le monde dire que son état est trop critique pour qu’il puisse passer la nuit. Il y a aussi des rumeurs nées de suppositions effrayées : Jonathan aurait été mordu par un zombi, aurait reçu une balle en pleine tête, aurait révélé sur son lit de mort qu’une nouvelle attaque dévastatrice allait bientôt s’abattre sur le repère… Rien de réaliste, même dans ce monde pris de folie. Et surtout rien qui pourrait apaiser l’angoisse de la gamine.
Jam la connait à peine, mais elle l’impressionne. Peut-être parce qu’elle est si petite, si fragile, et pourtant qu’elle est en vie. Si tant de monde a pris tous les risques pour sauver cette enfant qui pour l’instant est inutile, c’est bien une façon de croire en l’avenir, ou de respecter les anciennes règles du jeu. Mais non, l’étrange attraction d’Eva dépasse le fait qu’elle soit une petite fille dans un monde trop cruel pour qu’elle survive. C’est quelque chose en elle. Elle a vu trop de morts, trop de monstres, trop d’horreurs, et pourtant elle a fait face. Son courage a été à la hauteur de sa terreur. Face à elle, Jam le lâche a honte.
L’homme maigre intervient :
_ Qu’est-ce qu’ils vont faire des blessés ? Ils vont les mettre dehors ? Et les médicaments, il y en a ou pas ?
_ Je ne sais pas. Vous êtes qui, vous ?
_ Joris. Ca fait un petit moment que je reste ici. Je les aide à surveiller le bastion en échange de médicaments… Mais pendant l’attaque, je n’ai rien pu faire. J’ai peur qu’ils me mettent dehors. Je ne sers plus à rien.
_ J’ai entendu dire que ce n’est pas leur genre. Mais je ne sais pas. Moi je vais tenter de me faire adopter aussi. C’est surtout pour le petit que je me fais du souci.
L’adolescent regarde Jam étrangement. Dans la précipitation de la fuite et l’arrivée en catastrophe au refuge, le géant n’a pas eu le temps de lui poser trop de questions. Il ne sait même pas son nom. Est-ce que le môme s’est aperçu qu’il n’est qu’un prétexte ? Jam n’aime pas du tout cette façon qu’il a de le fixer. Qui rappelle un peu Eva. Cette impression d’être transpercé par des yeux qui lisent son âme comme un livre ouvert… beurk.
L’adolescent dit :
_ Je m’en fous qu’ils me gardent ou pas. Il me faut juste une arme. Après, je tuerai Nina Ichka.
_ Tu es complètement cinglé ! s’exclame Jam.
Le garçon le regarde encore, de cette étrange manière qui le transperce, puis dit :
_ Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?
Sa voix est calme, posée comme une pierre tombale sur les quelques ridicules espoirs que Jam aurait pu garder. Que peuvent-ils faire dans ce monde malade ? Survivre. Pour quoi faire ? Rien. Il n’y a rien qui vaille d’être fait, d’être sauvé, d’être tenté, d’être espéré. Passer le mur n’est qu’un rêve de dingues. Il n’y a qu’une chose qui aurait encore du sens, un seul acte important à accomplir : tuer Nina Ichka. Sauf que…
_ C’est impossible, répond Jam en secouant la tête. Elle est trop bien protégée. Crois-moi, si j’avais pu…
_ Moi, je le ferais.
_ Peut-être, plus tard, quand tu seras plus fort, ou mieux armé, ou… Mais pour le moment, il faut rester ici. On a besoin de ces gens, tu comprends, heu…
_ Tim.
Eva demande :
_ C’est elle qui a tué Jonathan ?
_ Non, dit Jam, ce sont d’autres survivants. Des dangereux. Mais Tim, tu as bien vu que les soldats de Nina Ichka sont encore pire, ce sont des tueurs !
_ Qui c’est les autres ? insiste Eva.
_ Je ne sais pas, moi… Quand on rencontre d’autres survivants, soit ils fuient, soit ils attaquent.
Tim réexplique patiemment :
_ Il faut tuer Nina Ichka. Les autres ne sont pas importants.
_ Mais non, ce n’est pas du tout ce que…
Le géant est interrompu par un appel. Apparemment Brenda a décidé qu’il valait mieux utiliser toutes les personnes disponibles. Jam et Joris accourent avec l’empressement obséquieux de ceux qui sont en sursis. Tim ne bouge pas. Qu’il fasse ce qu’il veut, estime Jam. Il est déjà assez cinglé comme ça.
_ Tu sais où sont les armes ici ? demande Tim à Eva.
La fillette hoche la tête. Elle lui demande :
_ Tu vas y aller ? Pour de vrai ?
_ Oui.
_ Quand ?
_ Maintenant. Aide-moi. »
Eva le regarde mieux. Il n’est pas grand, il n’est pas fort, ses traits sont tirés par les épreuves et le manque de nourriture. Mais c’est un preux chevalier, comme Jonathan, un héros qui va enfin tuer l’horrible Nina Ichka. Elle le guide à travers le repère jusqu’à trouver ce qu’il cherche.
La maison de la sorcière est grande pour une personne seule, mais les geeks y auraient rapidement été à l’étroit sans le labyrinthe de dépendances et de hangars en tout genre. Nina Ichka ayant pour principe de prendre ce qui lui fait envie, elle a réussi à accumuler un nombre faramineux d’armes, d’outils, de provisions, de machines et de pièces détachées en tout genre. Personne, au long de ces années, n’avait jamais réalisé l’étendue de ses rapines. Les bâtiments sont séparés par des cours et des murs érigés sans raison visible, et l’aménagement du lieu en forteresse n’a pas vraiment amélioré le coté pratique. Eva se dirige pourtant sans la moindre hésitation. Les armes ne manquent pas et il n’est pas trop difficile de faire disparaitre discrètement un revolver chargé et une machette. Les munitions doivent être économisées et sont donc gérées plus soigneusement, ils ne peuvent pas en subtiliser. De toute façon, ni Tim ni Eva ne savent lesquelles correspondent à l’arme. Tim s’en moque, il est sûr de lui. Il n’a rien à perdre. Et devant sa confiance Eva croit en lui.
Il lui demande une carte : il a suivi Jam pour sauver sa vie et il n’a aucune idée de l’endroit où il est. Les deux enfants passent un certain temps à compléter leurs connaissances mutuelles et ils finissent par établir que le camp des motards est pour l’instant établi dans une ville voisine. En moto ils ne sont qu’à une demi-heure de route, autant dire que le repère et toute la zone proche de la frontière sont leur terrain de chasse. A pied, Tim aura beaucoup plus de mal à atteindre le camp : il faudrait une journée à un bon marcheur, au moins le double pour lui.
L’adolescent a l’air aussi indifférent à cette idée qu’à toutes les autres. Il a décidé de tuer Nina Ichka depuis l’instant où il a vu mourir la dernière personne qui comptait pour lui. Depuis il est mort à tout ce qui l’entoure, excepté son but.
Il part à l’attaque.
Pour la troisième fois, Jam explique son histoire.
Hélène l’avait bien accepté dans un premier temps, mais à présent que la tension est calmée, elle semble se méfier de plus en plus du nouvel invité du refuge. Brenda change d’avis à son sujet comme de chemise. Max ne s’occupe que de Jonathan qui n’en finit pas de mourir et de Salima qui tente lentement de guérir. Les autres occupants sont eux-mêmes des squatteurs dans le refuge et ils n’ont pas leur mot à dire. Malgré l’aide qu’il a apporté dans la bataille, Jam pourrait bien finir par être mis dehors.
Il tente de se faire adopter en se présentant comme un « gentil », un héros prêt à prendre tous les risques pour arracher quelques innocents des griffes de Nina Ichka et les sauver des zombis. Un seul innocent, en l’occurrence, mais c’est déjà pas mal. Si seulement son alibi daignait témoigner en sa faveur… Mais depuis leur dispute Tim est introuvable et Jam commence à vraiment s’inquiéter.
Hélène aussi. Jeune ou pas, elle déteste l’idée qu’un parfait inconnu se ballade à son gré dans le repère. Et puisque personne ne se décide à prendre la direction des opérations, elle le fait :
« Brenda, retourne prendre ton tour de garde. Joris, aide-la. Nous, on va fouiller le repère. A moins que… Max, tu as besoin d’aide ?
_ Non. Il n’y a rien à faire. Enfin, rien que je puisse faire avec les moyens médicaux que j’ai.
Il murmure comme pour lui-même :
_ Je suis désolé.
Le cœur d’Hélène se serre. C’était à eux de ramener les précieux médicaments. Ils ont échoués dans leur mission, catastrophiquement échoués. Jam en a ramené quelques uns du camp des motards – et le fait qu’il est eut accès à ces précieuses ressources augmente les soupçons à son égard – mais il les a choisi au hasard et la plupart sont inutiles. Elle sait qu’ils doivent trouver un moyen de s’en procurer de toute urgence. Un problème de plus du long cauchemar dans lequel ils se débattent tous en vain.
Elle remarque alors qu’Eva les a rejoins. Tout le monde s’est toujours occupé de la fillette, mais il était évident qu’elle était la protégée de Jonathan. A présent, qui va prendre soin d’elle ? Et comment l’acceptera-t-elle ? Hélène est si préoccupée qu’elle ne s’aperçoit pas tout de suite que l’enfant explique :
_ Tim n’est plus dans le repère. Il est parti. C’est un héros.
_ Comment ça, il n’est plus là ? demande Jam.
_ Il est parti tuer Nina Ichka.
_ Quoi ? Maintenant ? Tout seul ? A pied ?
_ Oui.
Bon débarras, pense Jam immédiatement. Prendre en charge un gamin n’a jamais été dans ses projets. Et il a fait tout ce qu’il a pu pour aider ce gosse, tout le monde en est témoin, ça devrait suffire pour assurer sa couverture.
Mais non. A en croire tous les regards qui convergent vers lui, ça ne suffit pas du tout. Jam met quelques secondes à réaliser qu’il est censé re-partir à la rescousse de ce petit cinglé. Ces utopistes ne l’accepteront pas parmi eux s’il préfère sauver sa propre peau que de prendre des risques pour un garçon dont il n’a absolument rien à faire.
Le géant prend donc sa pose la plus héroïque et déclare solennellement qu’il part à la recherche de Tim. Ce qu’il fait. En espérant bien que les zombis l’ont déjà débarrassé de ce gamin encombrant et qu’il n’aura plus qu’à pleurer sa disparition pour qu’enfin on le laisse faire partie de la bande.
Le soleil se rapproche de l’horizon. L’adolescent s’arrête. Il est perdu, inutile de le nier. Il avait pourtant le chemin bien en tête, et il n’y a pas trente-six routes qui partent du repère. Mais celle qu’il a empruntée a commencé à partir dans la mauvaise direction. Il a coupé à travers bois. Et il s’est perdu.
Il n’a pas peur, il est juste agacé de ce retard qui s’ajoute à la longue marche qui l’attend. Il s’épuise pour rien alors qu’il n’a pas de forces à gaspiller. Stupide mais peu important. Rien n’est important. Il inspecte les alentours attentivement, observe les ombres pour voir où est l’ouest, et se remet en route. La forêt est très silencieuse. Il y a de moins en moins d’animaux dans la campagne. Est-ce que les zombis les dévorent, est-ce qu’ils sont zombifiés à leur tour, est-ce qu’ils ont fuit ? Est-ce que les gardiens électroniques du Mur laissent passer les oiseaux ? Sans doute pas.
C’est grâce à ce silence anormal que Tim s’aperçoit, juste à temps, qu’il est suivit. Les créatures gémissent et râlent, leur pas titubant les fait se cogner aux branches et aux pierres. Le garçon se retourne. Ils sont trois. Deux des zombis sont très décomposés. L’autre parait récent. Ils le suivent. Pour le moment, il peut facilement les distancer, mais ils sont infatigables, ils finiront forcément par le rattraper. La seule solution c’est de les tuer. Tim lève son revolver. Il vise soigneusement la tête du mort-vivant le plus fort et tire.
Il a l’impression que l’arme a explosé dans sa main. La surprise est si forte qu’il la lâche presque. Le zombi, bien sûr, n’a rien. Les trois monstres sont dangereusement près. Tim tourne les talons et détale de toutes ses forces.
Très vite son cœur bat à lui exploser les côtes et un poing de coté lui mord les entrailles. Il sait qu’il ne parvient pas à semer les trois zombis. Il les entend encore. Mais il met un peu de distance et en profite pour reprendre son souffle. Il ne sait pas combien de balles contient son revolver. Il doit les économiser et ne tirer que lorsqu’il sera sûr de toucher sa cible. Quant à les décapiter à la machette, ça lui parait irréalisable.
Les bruits se rapprochent. Il n’ose pas leur tourner le dos. Il doit faire face. Se débarrasser d’eux pour poursuivre sa route. Il lui faut quelque chose pour s’appuyer, sans quoi il n’arrivera pas à tirer correctement. Ses heures de jeu de tir ne lui sont ici d’aucun secours. Des jeux hyperréalistes… tu parles. Les personnages n’ont pas treize ans, ils ne sont pas épuisés et affamés, ils peuvent tirer inlassablement pendant des heures et des heures, et toujours droit sur ce qu’ils visent, leurs bras ne se mettent pas à trembler sans raison, ils n’ont pas l’impression que le poids de leur arme a doublé lorsqu’ils doivent la redresser…
Tim trouve une branche sur laquelle il peut caler son bras à peu près à la bonne hauteur, sans être gêné par le tronc de l’arbre lorsqu’il voudra s’enfuir. Parce qu’il devra s’enfuir, aucun doute. S’il arrive à mettre une balle dans la tête d’un zombi, il n’aura pas le temps de s’occuper des deux autres, il devra courir et recommencer la manœuvre plus loin, servant lui-même d’appât. Mais c’est lui le chasseur, décide-t-il. Il va tuer ses proies. Les monstres ne sont que des cibles. Il n’a pas peur, malgré son bras qui tremble et les frissons qui lui courent sur l’échine, il ne se sent pas apeuré, il reste terriblement lucide et pragmatique. Il doit réussir cette épreuve pour tuer Nina Ichka. Point.
Les zombis s’approchent avec une insupportable lenteur. Tim vise le front de celui qui est le moins amoché et s’oblige à patienter encore. Il faut que le monstre soit tout près pour avoir plus de chances de le toucher. Plus près. Plus près. Le visage du zombi envahi tout son champ de vision. Plus rien d’autre n’existe que cette cible. Jusqu’à ce que l’adolescent voit cette tension qu’il a appris malgré lui à connaitre en contemplant les arènes de Nina Ichka : le mort-vivant s’apprête à sauter. Tim tire. Sous la force du recul son bras heurte violemment l’arbre. Le zombi a la moitié du visage arraché, la moitié inférieure, le cerveau est encore intact et le garçon tire à nouveau deux fois sans se soucier d’économiser les balles. Le monstre s’écroule.
Les deux autres zombis, indifférents au sort du premier, sautent sur l’enfant. Leurs mâchoires claquent sur l’épais blouson qu’elles déchirent lorsqu’il s’enfuit à nouveau. Dans la précipitation son revolver tombe. Il continue à courir. Plus question de piège ni de surveiller ses arrières. Plus de logique. Il ne reste que l’instinct de survie qui lance ses dernières forces dans la fuite.
Tim rejoint une route. Sans se soucier d’où elle mène, il reste dessus et esquive les quelques voitures abandonnées. Si seulement elles pouvaient lui offrir un abri… Mais toutes ont au moins une portière arrachée ou une vitre brisée. Ce ne sont pas des refuges. Plus loin, un camion gît sur le bas-coté, couché sur le flanc. Tim grimpe et s’acharne sur la portière de la cabine pour se cacher à l’intérieur. Il dégaine sa machette et tente de forcer la serrure. Rien à faire. La porte bosselée par le choc est bloquée. En regardant au fond, Tim voit deux cadavres. De véritables morts : leurs têtes sont intactes mais ils ne sont pas zombifiés. Pourtant ça suffit à lui passer l’envie d’insister. Il refuse d’être coincé dans cette cabine avec des corps déjà bien attaqués par la putréfaction, en attendant que les zombis parviennent à démolir son fragile abri. De son mieux il s’avance sur le corps du camion, qui penche légèrement mais sur lequel il est facile de marcher. Il jette un regard au loin. Les monstres sont là. D’autres les rejoignent. Ils ont senti la viande fraîche. Tim s’est lui-même coincé dans une position où toute fuite est impossible. Il serre le manche de la machette et s’apprête à se battre. Il espère qu’au moins les créatures auront du mal à grimper jusqu’à son perchoir. Ce n’est pas le cas. Elles sont lentes mais leur poigne de fer les hisse sans mal jusqu’à leur proie.
Tim hurle. Pas un cri de terreur, il hurle des injures et des malédictions. Il charge le zombi le plus proche et le taillade. L’arme terriblement aiguisée trace un sillon dans la chair morte. Tim recule, tourne, avance, porte une nouvelle estocade, entaille un autre zombi apparu sur sa droite, se retourne vers le premier, le repousse de toutes ses forces, recule encore, esquive l’attaque du deuxième et se précipite presque dans les bras de deux autres montés sur le camion.
Jam sillonne les routes, de plus en plus nerveux. Il sait que le gamin n’a pas pu s’éloigner beaucoup du repère, pas à pied, mais les bois sont denses dans les environs et il désespère de remettre un jour la main sur son alibi. Le bruit du moteur couvre la voix de Tim. C’est grâce à l’afflux de zombis autour du camion qu’il le voit. Il y a encore plusieurs monstres en bas. Jam les mitraille un peu à l’aveuglette, paniqué à l’idée d’être seul pour se débarrasser de ces adversaires. Jamais encore il ne les a affrontés sans l’aide des motards ou des geeks. Il met du temps à les toucher. A présent il devrait monter le plus vite possible pour venir en aide à Tim tant qu’il en est encore temps. Mais… Il y a des zombis là-haut. Ils pourraient se retourner contre lui au moment où il arrive en haut, quand il sera le plus vulnérable. Non, mieux vaut rester en bas. Il est en sûreté pour le moment.
Jam s’écarte un peu du véhicule pour voir ce qui se passe. Tim ne contrôle plus rien, il tient les zombis en respect en moulinant à tour de bras avec sa machette, mais il n’a pas la force de leur trancher la tête ni même de les ralentir réellement. Les gorges béantes des morts-vivants témoignent de sa défense féroce et si vaine. Il leur hurle les pires insultes de son vocabulaire avec une rage infinie. Ce qui ne leur fait pas le moindre effet. D’une seconde à l’autre l’un d’eux va bondir pour mordre.
Jam épaule son fusil et tire. La balle ébrèche le camion sans faire plus de dégâts. Il tire à nouveau, enchaîne les balles en tentant de viser correctement malgré son manque d’entraînement. Un zombi tombe comme par magie, les autres sont touchés, l’un perd un bras. Jam continue et touche Tim qui s’écroule. Les zombis se jettent sur lui.
Jam reste pétrifié quelques secondes. Il pense à repartir comme il venu, dire aux autres qu’il n’a pas retrouvé l’adolescent et oublier toute cette histoire. Tim hurle de douleur. Le géant revoie les yeux d’Eva. Cette manière de le transpercer. De voir toute sa lâcheté…
Avec un juron Jam accroche son fusil dans son dos et monte. Il injurie tout bas la Eva fantôme qui le pousse à se mettre en danger inutilement. C’est trop tard, s’explique-t-il à lui-même. Même s’il n’est pas mort, il est mordu. On ne peut plus rien faire.
Il tente de ne pas penser qu’il aurait pu le sauver s’il n’était pas resté à l’abri. S’il avait su tirer correctement, sans blesser le gosse. S’il l’avait retenu au repère. Aucune importance. Il n’avait pas à se soucier de Tim. Il n’avait à se soucier que de lui-même, et c’était déjà trop.
Arrivé en haut Jam dégomme facilement les zombis : aucun ne s’est écarté de son repas pour tenter de l’attaquer. L’enfant doit dégager une odeur plus intéressante. Sa main tient toujours la machette. Précautionneusement, du bout du canon, Jam dégage les corps qui l’écrasent. Il tire à bout portant dans la tête de l’un qui n’a pas l’air tout à fait mort. Puis il examine Tim. Ses vêtements épais sont déchirés, les morceaux de tissu sont encore coincés dans la bouche des morts-vivants. La balle de Jam l’a touché au poumon. Le sang coule dans la tache rouge qui s’étend. Un mince filet rouge commence à serpenter sur le métal. L’enfant bouge encore. Il respire péniblement. Il entrouvre les lèvres et gémit quelque chose qui peut ressembler à « Jam ». Le géant garde son fusil braqué sur sa tête, au cas où la zombification soit presque en place, et se penche légèrement.
Tim le regarde comme Eva le regardait, deux vrilles sans concessions, sans pardon, sans compréhension, deux rayons qui lisent à travers lui et savent qu’il aurait pu le sauver. Instinctivement Jam se justifie maladroitement :
« J’ai fait aussi vite que j’ai pu. Je t’avais de ne pas partir. C’était de la folie !
_ Nnn…Nnnnn… Nnnniii…
_ Nina Ichka. Elle n’est pas là. Tu n’aurais pas pu la tuer de toute façon.
_ Eeee… Eeeev…
_ Eva ? Elle va bien. Elle est au repère. On la surveille. Mieux que toi.
_ Nnn…
Brusquement Jam comprend.
_ Nina Ichka ne lui fera pas de mal. Ni à Eva, ni à personne d’autre. Je te le promets. Je vais la tuer, moi. Je te le jure.
Doucement, les doigts de Tim se relâchent sur l’arme qui roule hors de sa main. Sa respiration, bruyante, est de plus en plus pénible. Il faut en finir. Les zombis l’ont sans doute mordu. Il est dangereux. Et même si ce n’est pas le cas, à quoi servirait de le ramener au camp pour qu’il meure ? Les fournitures médicales sont trop rares pour qu’on les gaspille, et il risquerait de tout mettre par terre en avouant que c’est Jam qui l’a tué. Il n’était pas sensé mourir d’une balle. Il faudra cacher ça. Mais d’abord, il faut l’achever. Il a si mal que ça lui rendrait sans doute service.
Jam ne sent pas capable de le tuer tant que Tim le regarde. Il attend un peu. Le garçon murmure :
_ Ma…
_ Oui. Tu as mal. Je vais… je vais t’arranger ça… je…
Jam détourne la tête pour ne plus avoir à affronter ces yeux. Il entend ce dernier souffle :
_ Maman… »
Il tire.
Il décide de ramener le corps de Tim au repère, histoire de l’enterrer et de se montrer triste et plein de bons sentiments. Il se répète sa version de l’histoire. En fait, il n’aura pas à changer grand-chose à la réalité, tout s’est joué à quelques secondes près, sans doute. Il a tué le gosse pour qu’il ne devienne pas un zombi, point.
Brusquement il est pris d’un doute. Si l’enfant n’est pas mordu, toute sa belle histoire s’écroule. Il vérifie. Le sang qui continue à couler ne lui facilite pas la tâche. Mais non, rien. Jam frissonne en se souvenant du regard de l’enfant. Non, ça n’a pas d’importance. La promesse qu’il lui a faite non plus. La seule chose qui compte, c’est de survivre soi-même. Jam prend la tête du zombi dont les mâchoires sont les moins abimées, les place autour de la blessure au poumon et serre jusqu’à arracher un morceau de chair. Le bruit est atrocement familier. Un simple bruit de viande qu’on déchire. Jam se détourne brusquement et vomit à grands jets. Abject je suis abject au secours je n’ai pas le choix je dois pardon Tim pardon je ne dois pas faire ça mais je n’ai pas le choix !
Le géant se met à sangloter et à gémir « pardon, Tim, pardon ». Longtemps.
Ce n’est pas la première chose ignoble qu’il fait pour survivre. Mais chacune est plus dure à effectuer que la précédente. Il va devenir fou. Peut-être qu’il l’est déjà. Il sent déjà sur sa nuque le double regard fantôme de Tim et d’Eva. Il tremble. Il fait pourtant ce qu’il a à faire. D’autres zombis ne vont pas tarder à arriver. Il attrape le corps du garçon, le petit chevalier fou, l’attache de son mieux dans son dos et descends jusqu’à la moto. Il traite le corps mort avec plus de douceur qu’il n’en jamais montrée envers l’enfant vivant. Il se dit qu’il n’aura pas besoin de faire semblant d’être bouleversé en rentrant au refuge.
Et une petite part de lui-même, mesquine, haïssable et de bon conseil, lui dit que c’est une bonne chose.
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||