Lundi 23 mars 2009

Zombi 21 : les Nécromants

 

 

 

 

Nina Ichka a confié à Jam une mission, puis elle l’a laissé repartir pour « préparer son plan ». Sur le moment, Jam est resté bloqué sur place, incapable de comprendre qu’il venait d’obtenir un délai. Puis il avait levé les yeux vers sa chef et son instinct de survie, un instant égaré par la surprise, avait repris les commandes et l’avait éloigné au plus vite.

A présent Jam est de retour dans sa chambre – ou plutôt dans la pièce où il a laissé ses affaires – et se demande quoi faire. Il est évident qu’il y a quelque chose qui cloche, quelque chose de véritablement énorme, quelque chose qui dépasse totalement son imagination. Il réfléchit à s’en faire exploser la cervelle. Il est persuadé que sa survie dépend du fait que oui ou non il parvienne à comprendre ce que veut Nina Ichka. Bien sûr il est au courant qu’elle est humaine et ne peut donc pas lire dans les pensées ni être infaillible. Mais pour Jam la logique n’a strictement rien à faire dans son évaluation des faits ni dans l’élaboration de sa stratégie. La logique a cessé d’avoir le moindre sens le jour où les morts se sont mis à se relever pour manger les humains.

La réflexion de Jam est freinée par son désir obsessionnel de mettre les voiles : il a une moto, des armes, en s’y prenant maintenant il peut atteindre la forteresse des Geeks avant la nuit. Une fois là-bas il sera en sécurité : malgré la haine toute particulière qu’elle leur voue, Nina Ichka n’a jamais tenté une attaque contre les Geeks. Ils doivent donc posséder quelque chose de spécial pour se protéger d’elle. Jam ne peut s’empêcher de fantasmer sur son évasion. Il arriverait devant la forteresse. Il lèverait bien haut les mains pour prouver qu’il n’a pas de mauvaises intentions. Il leur crierait qu’il a des médicaments et il leur offrirait le stock qu’il a pillé dans une pharmacie en prévision de ce genre d’alliance. Ils le laisseraient entrer et refermeraient derrière lui une porte que Jam imagine à la fois énorme, blindée et bardée de pointes de fer. Et enfin il n’aurait plus à avoir peur pour sa vie…

Nina Ichka fait tuer les déserteurs mais le fait insensé qu’elle lui laisse du temps prouve qu’elle veut qu’il file. Pourquoi, c’est un mystère. Est-ce que ça peut suffire à le faire renoncer ? Après tout, s’il reste, elle lui demandera tôt ou tard comment il compte détruire le mur et il n’a aucun moyen. Ce qui veut dire qu’il sera condamné pour traitrise et que ça fera mal. Il est logique qu’il s’enfuit et il est persuadé que Nina Ichka le sait, qu’elle le pousse vers cette fuite faussement salutaire. Jam se torture pour savoir pourquoi et perd du temps. Quoiqu’il fasse il est en danger de mort. Il sourit lugubrement. Evidemment, le danger de mort est partout dans ce nouveau monde, mais au moins la vie de zombi n’a pas l’air aussi ennuyeuse que celle de cadavre.

Jam prend son revolver, sa machette, les clés de sa moto et sort. Il n’a pas encore décidé de ce qu’il ferait mais un tour d’horizon lui parait être un bon moyen de trouver de quoi se décider.

La bande est pour le moment installée dans un quartier de petites villas, une ancienne banlieue confortable pour petits bourgeois. Personne ne s’est donné la peine d’aménager des squatts confortables ni même pratiques, il est toujours difficile et aléatoire d’avoir de l’électricité et de l’eau courante. Mais tous les soins ont été apportés à la construction des enclos à zombis. Jam ne peut s’empêcher de frissonner en passant près d’eux. Il veille pourtant à ne pas les regarder, ce spectacle lui fait véritablement horreur. Mais il les entend. Il sent leur odeur de putréfaction plus ou moins avancée. Il les déteste mais déteste encore plus Nina Ichka, celle qui a eu la folie de les réunir ainsi.

Elle a veillé à ce que les choses soient bien faites : chaque enclos est fermé par un double grillage dont les mailles serrées peuvent retenir les assauts répétés des morts-vivants, il est fermé au-dessus et au-dessous, il est fixé au sol par des piquets plantés profondément. Les enclos finissent toujours par s’user, mais les motards sont des nomades et les autres semblent beaucoup s’amuser à déplacer les troupeaux de zombis de cage en cage en les appâtant avec des prisonniers. Jam trouve ça ignoble. Mais il a participé, évidemment. Sa vie ne vaut rien mais il tient à la sauver à tout prix.

Un système de trappes, dans le grillage, permet de faire des expériences sur les morts-vivants sans entrer en contact direct – à part les victimes désignées. Et un réseau de lignes électrifiées assure qu’aucun humain ne puisse s’approcher des enclos sans avoir été contrôlé. Jam trouve cette mesure très exagérée : il ne voit pas pourquoi quelqu’un s’approcherait des monstres sans y être forcé et les fidèles de Nina Ichka contrôlent déjà tout ce qui se passe à proximité. Sans compter qu’il s’agit d’un gaspillage d’électricité phénoménal. Il soupçonne cette mesure d’avoir un autre but que celui qui est montré, comme beaucoup d’ordres de Nina Ichka, mais sans avoir la moindre idée de ce dont il s’agit.

Il longe les enclos en tentant de son mieux d’ignorer les râles et le bruit immonde des doigts morts grattant les mailles d’acier. Il sursaute en entendant un hurlement suivit de quelques claquements d’une arme à feu qui déclenchent les cris et les rires des motards. Jam ne regarde toujours pas. Il sait ce qui se passe. Pour donner un peu de spectacle aux mises à mort, les membres de la bande se sont mis à donner des armes aux prisonniers avant de les jeter dans les cages à zombis. Le prisonnier hurle quand les morts-vivants le mordent. Voix aigüe. Une femme. Jam regarde ses pieds.

Il finit par relever la tête et vérifier si oui ou non il est surveillé. Apparemment ce n’est pas le cas. Les motards le saluent comme à l’ordinaire et lui demandent de l’aide pour différentes tâches. Il esquive en prétextant qu’il a déjà du boulot. Il évite soigneusement le petit pavillon à moitié défoncé qui sert de salle du trône pour le moment. Il tourne un peu en rond dans le campement. A première vue, aucun groupe de motard n’est sur le pied de guerre et prêt à lui foncer dessus dès qu’il montrerait un début de tentative d’évasion. Evidemment, ils pourraient l’attendre plus loin sur la route…

Jam regarde la route et soupire. D’ici il peut la voir qui rejoint l’autoroute et file tout droit vers la liberté. Un trajet qui n’est pas si long avec une bonne machine. Il s’imagine l’accomplissant traqué par la meute. Non. Impossible. Il n’y arrivera jamais.

« Alors, on rêve ? dit quelqu’un à coté de lui.

Jam se retourne vivement. Il connait ce type mais le connait mal. Il sait qu’il s’appelle Eric, qu’il a une trentaine d’année et une allure générale si proche de l’ancienne normalité qu’il ressemble à une hallucination. Et qu’il est plutôt intelligent. Jam s’est plusieurs fois demandé si Eric n’était pas, comme lui, quelqu’un qui n’avait rien à voir avec la mentalité des motards, quelqu’un qui s’était simplement retrouvé piégé par les nécessités de la survie. Mais il parait aimer les actes de cruauté de la bande. Il est plus discret que la plupart des autres, il ne hurle pas, n’applaudit pas, mais ses yeux brillent et il prend toujours son temps pour exécuter très soigneusement ses différentes mises à mort. Son sourire aussi perturbe Jam. Un sourire aimable datant de l’époque où la politesse était un ciment social. Un sourire qui ne dévoile rien de ce que ressent son propriétaire et encore moins de ce qu’il peut bien penser.

Jam lui répond :

_ Je réfléchissais…

_ Ah bon ? C’est pourtant simple. Le machin gris, là devant, c’est une route. On roule dessus avec les motos. Et ça permet de changer d’endroit.

Jam se bricole un sourire devant la plaisanterie d’Eric. Il ne sait pas trop comment réagir et cherche comment partir sans vexer l’autre. Il a d’autres soucis en tête.

_ Bon, heu, je vais aller réfléchir chez moi…

_ Attend, mon gars, attend.

Eric pose sa main sur la poitrine de Jam qui s’arrête. Le geste n’a rien de menaçant, surtout étant donné qu’Eric mesure presque trente centimètres de moins que lui, mais il indique que l’autre s’estime en droit de lui donner des ordres. Si Jam conteste ce fait, il devra se battre. Et ce n’est vraiment pas le moment. Eric poursuit :

_ Tu vas t’occuper de la mission de Nina Ichka, n’est-ce pas ?

_ Les nouvelles vont vite.

_ C’est surtout toi qui es lent.

_ Qu’est-ce que tu veux dire ?

_ On se demande ce que tu fous. Tu as deux choix devant toi. Te lancer dans une mission impossible que tu es certain de foirer, ou te tirer. Il faut que tu prennes une décision et que tu la prennes vite. Personne n’a envie de te voir tourner en rond à rien faire pendant trois plombes. Compris ?

_ Que… Mais je ne peux pas partir, ça serait…

_ Pourtant personne n’est là pour te courir après.

_ Mais…

_ Mais quoi ? Il faut que Nina Ichka te fasse un dessin ? Qu’elle t’explique devant tout le monde qu’il faut qu’on te prenne pour un traitre ? Tu es pourtant censé être moins con que les autres, merde !

Jam ne répond pas. Difficile de distinguer ce qui en lui est de la paranoïa et ce qui est de l’instinct de survie. Pour le moment, il ne veut pas obéir à ce type pour la simple et bonne raison que quelqu’un qui lui offre une solution cherche forcément à le jeter dans un piège.

Au bout de quelques minutes de silence, Eric continue :

_ Tu sais chez qui il faut aller. Mais on ne peut pas t’y envoyer directement. Ils sont stupides mais pas au point de laisser un géant armé entrer chez eux. Il te faut un prisonnier reconnaissant trainant à tes basques. Et pour qu’il soit reconnaissant, il faut qu’il te voie te battre pour votre évasion à tous les deux, compris ? Et prend-le bien faible. Ces crétins ne résistent pas aux faibles.

_ Mais… et après ? Qu’est-ce qu’elle attend de moi ?

_ Tu verras. Fonce. »

Eric lui adresse un signe de tête poli, toujours en souriant, et s’éloigne. Quelques pas plus loin, il se retourne et surveille Jam. Celui-ci n’a plus le choix. Il se met en branle et va préparer ses affaires.

 

Il guette la maison où on garde les prisonniers les moins dangereux : les très jeunes, les très vieux, les blessés, les malades et les catatoniques qui devant le choc de l’épidémie sont devenus de véritables légumes qu’il faut porter d’un endroit à l’autre. Deux personnes armées suffisent à les surveiller du coin de l’œil. Les fenêtres sont ouvertes et les portes ont été carrément démontées pour servir de bois dans un des innombrables feux de joie du camp. L’un de ceux où sous prétexte de faire un barbecue les motards s’amusent à faire brûler vifs des animaux. Les prisonniers ne tentent aucune évasion. Ils savent très bien que leurs gardiens aimeraient beaucoup les utiliser comme cible de tir histoire de tromper leur ennui.

Jam entre dans la villa sans se gêner. Les deux surveillants jouent aux cartes. Ils le saluent mollement, espérant sans trop y croire qu’il leur apporte de l’alcool – Nina Ichka laisse ses hommes se soûler autant qu’ils le veulent tant qu’ils ne touchent pas à une goutte lorsqu’ils ont travail à accomplir, et ses méthodes pour maintenir la discipline de ses troupes sont très efficaces. Ils ne sont pas étonnés de le voir : les motards vont et viennent librement lorsqu’ils ne sont pas assignés à une tâche et certains aiment bien venir maltraiter les prisonniers. Tant qu’ils ne les abîment pas, les gardiens laissent faire. Ça les occupe.

Jam prend une grande inspiration. Il est terrorisé. Il a toujours su qu’il était un lâche. A présent qu’il sait ce qu’il doit faire, ce ne sont pas les remords qui le font reculer à l’idée de tuer en traître deux membres de la bande, mais bien la peur que les choses se passent mal et que lui-même soit blessé ou tué. Cependant il n’a pas le choix. Ne pas le faire serait infiniment plus dangereux.

Il lève son revolver et tire.

Ni l’homme ni la femme qui avaient les prisonniers dans leur ligne de mire n’ont le temps de redresser leurs fusils vers lui. La femme prend une balle dans la tête, l’homme deux dans la poitrine. Tous les deux s’écroulent. Jam se tourne vers les prisonniers et leur crie :

« Venez ! Vite ! On se tire !

Les autres – ceux qui sont encore assez valides pour s’enfuir – ne se le font pas dire deux fois. Jam hésite une fraction de seconde. Le gardien n’est pas mort, il gémit même assez fort, et étant donné le sort qui l’attend dans son agonie il serait plus humain de l’achever. Mais Jam n’y arrive pas. Il s’enfuit à son tour.

Il rattrape le groupe en quelques foulées de ses grandes jambes. Il a déjà choisi son ‘laissez-passer’ : un pré-adolescent assez âgé pour ne pas paniquer pendant leur fuite et raconter efficacement leur évasion, mais assez jeune et choqué pour inspirer la pitié. Il l’attrape par le bras et lui crie :

_ Suis-moi !

Certains des autres prisonniers leurs emboîte le pas. Pas loin : Jam rejoint sa moto. Ils comprennent alors qu’ils vont être abandonnés. Le géant leur lance plusieurs armes en leur disant :

_ Je prends le gosse avec moi. Essayez de voler une voiture et de partir vers l’ouest. On se retrouve là-bas… Bonne chance ! »

Avant que quelqu’un ne proteste, Jam démarre l’engin. Le garçon s’accroche farouchement à sa taille. Le mensonge et les armes ne sont là que pour qu’il puisse témoigner que Jam a vraiment tout tenté pour que tout le monde s’échappe. Le géant file sur la route, confiant. Tout lui parait coller. Et enfin il s’éloigne de cet enfer.

Quand à ce que Nina Ichka attend de lui une fois sur place… Il verra plus tard.

 

 

Par Luma - Publié dans : Zombi
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Commentaires

On retrouve une situation de contrôle et de crise à la fois. Un chaos qui menace, un puzzle morbide qui se met en place... Que va-t-il encore sortir du cerveau malade de Nina Ichka ? On va encore frissonner !
Commentaire n°1 posté par Florent le 12/04/2009 à 18h47
très bonne suite, merci a tous.
Commentaire n°2 posté par kekin le 19/04/2009 à 16h24

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