Zombi 20 : Au plus noir de la nuit
Encore brûlante la machine tremblote. Les mains gantées de Jonathan desserre le guidon. Celles d’Eva cessent de
lui serrer la taille. Ils sont arrivés au portail grillagé de l’ancien repère de Nina Ichka. Des “patients” attendent déjà, l’air renfrogné, les doigts à proximité de gâchettes. Échanges de
regard quand Jonathan met pied à terre, faisant glisser le sniper le long de son épaule.
Sur le toit Joris a repris sa position et attend qu’Hélène descende pour aller ouvrir. Les trois hommes à bord de l’autre véhicule les regardent d’un air mauvais. Ils ne supportent pas les traitements de faveur. Ils connaissent trop bien ce sentiment d’être laissés pour compte, trop l’habitude de ne pas inspirer confiance. Jonathan donne un coup sur la moto cylindrée pour faire jouer les suspensions et la fait doucement rouler à ses côtés pour entrer dans le repère. Il reste le plus droit possible, se dépliant de toute sa hauteur pour dominer les regards. Sans un mot Hélène les laisse passer et referme derrière eux.
Eva aide à ranger le matériel avant d’aller prendre un repos dix fois mérité. Venant aux dernières nouvelles, Jonathan reste un moment au garage avec Hélène.
“Max va être content de te revoir. Il est de plus en plus exténué. Tout le monde vient faire appel à nous dans le coin. Apparemment c’est le seul à savoir faire les opérations.
_ Du coup ça marche vraiment son idée ?
_ Beaucoup trop, même. À croire qu’il n’y a pas d’autre médecin encore vivant en ville. Un gars est venu nous voir pour ça, d’ailleurs.
_ Un gars ?
_ Ouais. Il a pas trop dit qui il était, mais il a bien expliqué pourquoi il était là.”
Fronçant les sourcils pour en savoir plus, il est invité à s’asseoir le temps d’écouter.
“T’as trouvé une faille dans le Mur ? demande Hélène, pour introduire ce qu’elle a à dire.
_ Que dalle. C’est de mieux en mieux gardé. Y a plus rien de vivant sur une centaine de mètres autour. Ils explosent tout : les véhicules, les humains, les animaux, les zombis... Rien ne passe et ça ne va pas aller en s’arrangeant. Le gars était venu pour ça ?
_ Oui, il pense pouvoir passer.”
Jonathan secoue la tête pour bien montrer que ce ne sont que de vains espoirs.
“Enfin, c’est pas comme ça qu’il s’est présenté. Il fait partie d’un groupe qui joue les intermédiaires. Ils vont voir les autres groupes, les clans de survivants, pour voir comment on peut tous survivre ensemble.
_ Vous êtes sûr que ce n’est pas du pipeau ? Style pour repérer les lieux et voir s’ils peuvent envahir le repère ?
_ Regarde ce qu’il a amené. Sans rien demander en retour.”
Elle lui désigne du menton une caisse juste recouverte d’un couvercle de gros réservoir. Jonathan se lève et plonge la main dedans, bouche bée.
“Des tomates ?”
Il s’empresse d’en prendre une et de la croquer à pleines dents. Cela fait deux semaines qu’ils ne mangent plus rien de frais. Des conserves, des aliments séchés, des restes, mais rien de vraiment frais. Tout à son festin Jonathan retourne s’asseoir pour écouter la suite.
“Apparemment, ils pensent qu’on aurait une chance de passer en se liguant tous contre le mur. Ils ont déjà plusieurs groupes de frappe. Un groupe de ravitaillement et un autre qui refilerait les camions. Nous, on servirait de détachement médical.
_ Et le Mur ?”
Hélène hausse les épaules.
“Selon lui il y aurait au moins deux façons de passer outre. La meilleure ce serait d’y aller de front. Moi je vois pas comment, mais il avait vraiment l’air convaincu.
_ Et l’autre ?
_ Il n’a rien voulu en dire. Soit c’est du pipeau pour rassurer, soit il a les jetons que ça plante.
_ Il veut passer au-dessus ? En dessous ? Les camions ne lui serviraient... On a déjà pensé à la rivière et aux égouts. Tout a été bouclé et je suis pas sûr qu’il y ai du nouveau par là.”
Ils en restent là et se dirigent vers le bâtiment principal du repère. Ils croisent Brenda qui raccompagne une femme à la peau brune jusqu’au portail grillagé. Une fois qu’elle a tout refermé, elle courre vers se Jonathan et se jette dans ses bras. Un peu surpris, le garçon essaye de la serrer contre lui sans trop insister.
“Tu nous as trop manqué ! Tu reviens pile au bon moment. Max vient d’amputer un gars, ce n’est pas beau à voir. Mais il l’a sauvé et en échange, ceux de son groupe vont nous emmener vers une cachette de médocs. Des trucs assez déments, mais faut pas trop le dire tout fort si on veut tout récupérer. En tout cas je suis vachement contente que tu sois de nouveau avec nous !”
Elle se détache, marquant une pause et remarquant la gêne qu’elle vient de causer. Passant une main dans les cheveux, elle les conduit à l’intérieur. L’odeur du sang les saisit et ils portent tous une main au visage. Maëllie salut de loin, portant les bâches au dehors pour les nettoyer. Max termine de ranger de son côté, veillant sur le patient amputé encore inconscient. Sans remarquer le monde dans la pièce il déclare pour lui-même :
« Pour tous les prochains qui viennent on fera pareil, on leur demandera des dons du sang. Sinon on ne va plus rien avoir pour transfuser. Je ne suis même pas sûr que celui-là passe la nuit. »
Il se retourne, des poches de pétrole sous les yeux, et aperçoit son ami.
« Oh, Jon’…
_ T’as besoin de sommeil toi. »
Après une brève accolade entre les deux garçons, Jonathan lui prend les bandages des mains et l’envoie se reposer. Max a à peine la force de protester.
« Faudrait faire descendre Joris. Je l’ai prévenu. Faut qu’il aille avec Hélène chercher les médocs.
_ D’accord, je m’en occupe.
_ Ça ne te dérange pas de faire le guet en attendant qu’ils reviennent ?
_ T’inquiète, va te reposer. Tu tombes. »
Une fois Max hors de toute agitation, Jonathan retourne vers les autres, ne sachant quoi dire sur l’état de son ami. Brenda encadre la porte, d’un air dépité.
« On ne fait plus rentrer personne tant qu’il n’a pas dormi quelques heures. S’il lui arrive quelque chose, plus personne ne pourra être sauvé. »
Brenda acquiesce. Alors que Jonathan s’apprête à grimper sur le toit, Hélène le retient, se mord la lèvre et lui demande tout de go :
« Est-ce que tu pourrais venir avec moi ? À la place de Joris. »
Il reste un instant sans savoir quoi dire. Après tout, même s’ils l’ont sauvée des griffes du maboul de la station d’épuration, elle reste la plus âgée de leur groupe. Sa demande paraît si urgente qu’il ne peut y refuser. Eva étant partie pour un bon rattrapage de sommeil, les opérations étant suspendues jusqu’à nouvel ordre, il sera tout aussi utile là-bas qu’au repère. Il hoche la tête, au soulagement d’Hélène qui s’en veut immédiatement. Elle n’a rien à reprocher à la présence de Joris. Au contraire, il n’a rien à voir avec l’horreur humaine qui l’avait séquestrée. Mais à force d’être trop serviable, trop effacé, trop prévenant avec elle, Joris finit par la mettre mal à l’aise à longueur de temps. Elle déteste cette boule dans la gorge qui lui vient quand il veut parler, quand il s’approche ou quand il l’ignore. Surtout que personne dans le groupe n’a parlé de ce qui lui était arrivée dans la station. Elle se sent coupable de son propre comportement, mais préfère rester avec quelqu’un qu’elle connaît, même partiellement.
Jonathan redescend et fait signe qu’il n’y a pas de problème. Il prend le temps de vérifier leur armement en silence ils sortent rejoindre le groupe secouru. Brenda referme le portail grillagé derrière eux, songeuse. La femme à la peau brune descend du véhicule déglingué. Jonathan se présente et lui tend la main. Elle met quelques secondes à répondre :
« Salima. »
Elle les laisse monter sur la banquette arrière, serrés contre deux hommes au regard mauvais. Personne ne se présente à l’intérieur de l’habitacle. Dans un rugissement peiné, le moteur s’emballe et ils filent vers les périphéries de la ville.
Ils mettent pied à terre près de la rivière. Les bouches d’égout s’ouvrent devant eux, béantes et asséchées. Salima ordonne à deux des trois autres hommes de venir avec eux. Ils obéissent de mauvaises grâces. Jonathan rajuste la bandoulière du sniper avant de remarquer :
« C’est dans les égouts que vous avez trouvé tout ça ?
_ Ce ne sont pas toutes des bouches d’égout, répond Salima. C’est l’ancien site de construction du tunnel. »
Tunnel qui se trouve maintenant de l’autre côté du Mur, se dit Jonathan. Si seulement il y avait encore des communications entre ces bouches d’entrée et les conduits des tunnels… Comme pour couper court à ses espoirs, Salima rajoute :
« Mais c’est tout effondré là-dessous. Sinon ils auraient continué de creuser. »
Jonathan se contente de hocher la tête. Apparemment la femme à la peau brune avait pensé à la même chose que lui. En y réfléchissant, c’est probablement aussi le plan de secours de ceux qui projettent de faire un trou dans le Mur. Passer dessous, au moyen des conduits du tunnel. Avec un peu de chance…
Les premiers mètres sont suffisamment bien éclairés mais leurs guides ne semblent pas vouloir s’arrêter là. Il y a par-ci par-là des traces de passage. Probablement le refuge de leurs guides quelques jours plutôt. Il y a même deux ou trois cadavres de zombis qui n’ont pas encore été évacués. Comme ils avancent encore plus profondément et que le terrain devient accidenté, Jonathan visse une lampe militaire sur le viseur du sniper et le refile à Hélène. Il se garde une arme au poing, une petite lampe de poche dans l’autre main.
« Normalement les zombis ne vont pas jusque là. On a une théorie là-dessus, annonça Salima. S’ils se repèrent à l’odeur humaine, ou aux ondes cérébrales, par phéromones ou ce genre de trucs, ils ont forcément une portée limitée. Comme les animaux. S’ils s’aventurent, c’est seulement au hasard de leurs errances. »
Jonathan jette un coup d’œil vers les caïds qui les accompagnent. De tels propos ne collent pas avec les préjugés qu’il a à leur encontre. Le teint mat, le langage haché, leur attitude agressive, rien de bien attrayant au premier abord. Et le silence méprisant des deux hommes en prime commence à l’énerver sérieusement. Il n’aurait aucun mal à les laisser tomber au cas où. Il n’y aura pas deuxe Nina Ichka. Mais Salima bouscule ces préjugés. Elle réfléchit en dehors de sa petite personne, elle partage ses découvertes. Jonathan ne peut pourtant s’empêcher de craindre un piège.
« Y a des rats. »
Tous les regards se tournent vers la pénombre qu’Hélène éclaire de sa lampe de poche. Une dizaine de rongeurs se recroquevillent contre des caissons ouverts, le corps décharné, leurs dents plantées les uns dans les autres.
« Une objection ?
_ Donnes-en toi à cœur-joie »
Jonathan hoche la tête à la permission de Salima, se souvenant de la horde qui l’a submergé à la station. Quand il était avec l’Oncle Doc. Il se mord la lèvre alors que les détonations balayent les corps hargneux des rats. Ils n’ont bientôt plus d’autres sources de lumières que les lampes. Salima indique le chemin par des gestes, dans le halo que projette le sniper. Ils tournent à droite au premier carrefour, alors que des bruits métalliques commencent à se faire entendre.
« C’est juste derrière, prévint Salima. Faite gaffe aux fils, c’est tout. »
Hélène laisse les premiers passer, éclairant le conduit. La lampe torche de Jonathan prend le relais pour guider le groupe. Les bruits continuent toujours, sans être pour autant identifiables. Hélène se prend les pieds dans des débris. Lâchant le sniper, elle se rattrape de justesse à une pile de parpaings, se râpant le côté d’une main. Pestant contre sa maladresse, elle se fraye un chemin entre les spirales de câbles pour récupérer le sniper et la lampe. Elle jette un bref regard pour voir la lumière de l’autre lampe disparaître dans un virage. Elle visse de nouveau sa lampe torche et se dépêche de rattraper le groupe, essayant d’oublier les cognements métallique.
Elle tourne au virage et n’aperçoit plus rien. Eclairant le couloir, il n’y a qu’une pente de plus en raide où rien ne traîne. L’emplacement des lieux lui paraît tellement incongrue qu’elle fait demi-tour, cherchant une autre ouverture qu’elle aurait ratée. Rien, elle retourne aux tas de câbles, avec les cognements monotones et métalliques en bruit de fond. Rageusement, elle reprend sa marche dans le sens du virage et descend doucement le couloir en pente. Elle appelle devant elle et seul son écho lui revient. En son fort intérieur, elle fulmine. Ils n’ont pas pu disparaître comme ça, la laissant seule derrière.
Le couloir continu de descendre, sur une centaine de mètres. Ça ne ressemble définitivement pas à un endroit juste derrière. Elle est sûre de s’être trompée de chemin, mais continue prudemment, le sniper bien en main, pour rencontrer une preuve matérielle de son erreur. Mais rien, toujours rien. Elle doit s’aider du mur pour ne pas glisser. Le bruit métallique a été remplacé par le claquement des gouttes le long du mur ou tombant directement du plafond. Du coup le sol est complètement humide, en plus de prendre un angle de plus en plus important, de plus en plus aberrant. L’odeur des égouts arrive jusqu’à ses narines et elle fait la grimace. Elle a du mal à imaginer à quoi peu servir un tel couloir, plongeant vers les entrailles obscures de la terre.
Alors qu’elle s’arrête, elle se rend compte de sa bêtise. Plutôt que de s’enfoncer sans réfléchir, elle aurait dû rebrousser chemin et attendre à l’extérieur. Le b.a.ba de la survie dans ce genre de situation. Elle lance un profond juron dans les ténèbres qui lui répondent. Si le reste du groupe avait été là, au moins ils l’auraient entendue. Elle fait demi-tour, la lumière loin au-dessus d’elle. La pente lui apparaît soudain immense et à l’idée de la distance à refaire, ses jambes fléchissent. Elle en a soudain marre et ses nerfs craquent. Elle n’a rien fait pour mériter tout ça. Et ça n’arrête pas ! Chaque jour apporte son lot intolérable de situations à surmonter. Elle glisse le long du mur, le dos trempé.
Elle se relève aussitôt, donnant un coup de poing dans le mur. Le pas hargneux elle se remet à grimper la pente. Pas moyen de se faire avoir ici. Elle hurlera sur le premier qui lui prendra la tête au dehors. Au moins, elle pourra se défouler sur quelque chose de vivant.
Une détonation éclate à ses oreilles. Tétanisée, elle s’arrête de respirer pour écouter autour d’elle. Alors qu’elle pensait à l’horreur humaine qui l’a violée, la même détonation vengeresse a éclaté à ses oreilles. Elle éclaire les alentours pour savoir si la détonation était réelle. Elle n’a quand même pas tout imaginé ? Elle détache la lampe du sniper, sentant son doigt trembler sur la gâchette. Elle a tiré, sans s’en rendre compte. Du moins, elle l’espère. Si elle devient folle, au moins elle préfère en rester consciente. Si la détonation n’était que le fruit de son imagination, elle n’ose même pas imaginer ce qu’elle serait capable d’inventer. C’était si brutal, comme l’explosion du crâne de Georges. La bouillie de tête de monstre.
Elle reprend sa respiration qui se fait sifflante. Un pas, puis l’autre. Elle se remet à marcher, de plus en plus vite, dérapant et se rattrapant une main au sol. En se relevant, elle passe la paume de sa main sur son nez et ses joues pour chasser les premières larmes. L’odeur. Un frisson la secoue. Ce n’est pas de l’eau qui suinte des murs. C’est de l’essence. Et elle a tiré par maladresse. Un peu plus et elle mettait le feu aux flaques qui s’écoulent lentement le long du couloir en pente. Cette fois, elle a vraiment peur. Elle sent l’effroi monter par à-coups en elle, comme d’énormes étaux qui viennent lui broyer la colonne vertébrale, lui clouant la gorge. Puis tout redescend, l’entraînant dans sa chute. La peur dévale son corps intérieur, lui tire les larmes, cogne contre sa poitrine, appuie comme une dératée contre ses côtes jusqu’à ce qu’elles cèdent, lui tenaille le ventre, lui déchire le bas-ventre.
Elle hurle. Elle veut ramper, sortir de là, de ce couloir qui part dans tous les sens, de cette obscurité qui l’assaille de toute part. Elle a mal aux poignets, elle est encore attachée, tout ça n’était qu’un rêve. Elle ne s’est jamais échappée et il va revenir. Elle voudrait lui mettre une balle dans la tête, elle voudrait qu’un autre monstre lui donne une arme pour qu’elle puisse faire de la bouillie de Georges. Crève en enfer...
Elle attaque le mur avec ses ongles, avec ses doigts, avec ses mains, et se redresse. Elle saigne. Tout ce qu’il ne fallait pas. Dans les ténèbres les bêtes sont tapies... Tous les morts-vivants, ses collègues de la station, les égouts sont là, prêts à lui sauter dessus. Quelque chose vient lui renifler sa main enduite d’essence. Il ne manque plus qu’une étincelle pour que tout parte en vrille.
Elle rampe, elle avance de nouveau et la pente est de plus en plus éloignée, tombant presque à pic. Il va falloir bientôt faire de l’escalade. Elle avance contre le mur, le sniper et la lampe balayant tous les recoins. Le peu de lumière qui vient frapper l’obscurité est aussi violente que les pensée qui l’assaillent. Elle n’avait tué personne avant le monstre. Même ceux de ses collègues qui étaient morts et étaient revenus les hanter. Elle n’avait pas pu se défendre et le monstre l’avait défendu pour mieux l’assaillir, se l’accaparer, faire d’elle une compagne dans les ténèbres, le froid, contre le sol rugueux, les murs qui mordaient la peau, une nudité permanent, l’humidité qui rongeait jusqu’à l’os, les plaies qui ne cessaient de couler, son corps purulent rejetant tout ce qu’elle avait en elle.
Une détonation, deux détonations, trois détonations. Elle s’enfuit, heurte des tas de détritus, des placards qui claquent, des câbles qui la font chuter. Le monstre cogne contre les tuyaux métalliques de la station. Il prévient de son arrivée, il revient l’asservir. Elle tombe encore, tête la première et son crâne résonne contre le sol. Il n’y a plus que ça, de la douleur, les yeux fermés, du rouge qui envahit l’envers des paupières, une violente lumière rougeoyante, un horizon flamboyant de flammes vives.
Quand elle rouvre les yeux, elle est de nouveau dans le noir. Le claquement métallique est tout prêt. Jonathan, la femme à la peau brune, les deux hommes au regard mauvais ? Où sont-ils ? quelque chose se tient là, tout prêt, à la regarder. Deux yeux se dessinent. Elle n’a pas la force d’approcher la lampe pour dissiper le mirage. Deux lourdes paupières noires. Des conduits d’aération. Ou des tableaux sombres. Ça doit être le mur, un quelconque renfoncement dans la paroi du couloir. Mais ça bouge. Et ça la regarde. En tremblant a main rampe jusqu’au sniper. La lampe échouée au loin n’éclaire qu’un faible coin de mur. Elle est peut-être retournée au carrefour.
L’arme en main, elle pointe contre la présence qui se contente de raser le mur, continuant à l’observer. C’est une masse beaucoup plus grosse qu’un être humain. Qu’est-ce qui a bien pu survivre ici pour devenir aussi énorme ? Un hululement retentit. Un cri mortuaire. Un grognement sourd comme seuls les zombis sont capables. Elle n’hésite plus, elle tire. En rafale. Elle vide son chargeur. Sans répit. La présence hurle à son tour, cogne contre les tuyaux en hauteur et s’enfuit.
Elle est de nouveau seule. Elle s’empresse de ramper jusqu’à la lampe et sa main rencontre une flaque visqueuse qui sent l’essence. Le monstre saigne du pétrole ! Elle se frappe le visage pour revenir à elle. Il n’y a rien de possible dans tout ça. Elle est vraiment en train de devenir folle. Se mordant la main pour être sûre d’être consciente, elle récupère la lampe, gardant le sniper collé contre elle, et s’élance au milieu du carrefour.
Une violente lumière l’agresse et elle n’a pas le temps de se battre. On l’attrape, elle est aveugle, elle a tout lâché. On hurle à ses oreilles. Et soudain elle respire, à grande bouffée d’air. sa gorge fait un bruit rauque à chaque respiration. Ses yeux lui brûlent quand elle les ouvre au soleil. Elle a le visage complètement humide. Sueur, sang, essence, elle n’en sait rien. Son corps lui brûle de l’intérieur, mais elle est vivante. On lui colle violemment un goulot métallique contre les dents et elle s’empresse de boire, s’étalant de tout son long contre le sol pour respirer plus facilement. La terre, de l’herbe lui rentre sous les ongles. Elle respire le nez dans le gravier.
“Bon dieu, qu’est-ce qui t’es arrivée ?”
C’est la voix inquiète de Jonathan. Un fort petit bonhomme, à peine adulte, qui vient à son secours une deuxième fois. Elle a honte, elle est ravie, elle pleure, elle n’a plus à s’inquiéter. Elle ferme de nouveau les yeux en sentant la brise et se met sur le dos. Elle respire normalement même si ses poumons la font cracher à chaque fois qu’elle y va un peu fort.
Elle s’asseoir, ouvrant péniblement les yeux. La femme à la peau brune attend, adossée contre le pneu de son véhicule. Samila. Hélène se rappelle de son prénom. Aucun trace des deux autres acolytes, mais les caisses de médicaments sont là.
Jonathan est accroupi à ses côtés, lui tendant la gourde encore à moitié pleine. Dans un geste un peu rustre, elle la lui prend des mains. Elle a l’impression d’être un pilier de comptoir se battant pour une dernière rasade de whisky. Doucement, elle répond :
“J’en sais rien. Mais ça fait mal à la tête.”
Puis elle boit jusqu’à s’étouffer et recrache les dernières gorgées. Puis elle respire, les paupières mi-closes fixées sur le soleil, profitant autant qu’elle peut des brûlures les rayons lui procurent.
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