Samedi 14 février 2009

Saison2 - Zombi 18 : Soins intensifs

Dans la visée du sniper le Mur apparut. Il n’y a aucun mouvement. Le canon sort tout juste des hautes herbes de la colline. Le viseur balaye lentement les positions des tours miradors. À l’apparition d’un éclat le tireur embusqué se jette en arrière. Il y a encore une surveillance sans faille de ce côté-ci. Il rampe sur plusieurs mètres, derrière la butte, avant de pouvoir redresser la tête et continuer son observation. Une tourelle mécanique balaye la zone à la recherche du mouvement qu’elle a repéré.

Cela fait plusieurs jours qu’il n’a plus beaucoup d’espoir. Toute la zone a été mise en quarantaine. Il leur a fallu moins de trois jours pour mettre sur place un mur d’enceinte pour contenir les zombis. Cela signifie deux choses. La première étant que de l’autre côté, il y a de l’espoir, une possibilité pour que le “mal” ait été contenu. La seconde étant que personne ne les laissera sortir pour le vérifier. Il ne réfléchit pas à la possibilité que le “ground zéro” de l’infection zombi puisse avoir été contenu à l’intérieur des murs. Après tout, personne ne sait de quoi il peut s’agir. Envisager que cela puisse continuer éternellement serait beaucoup trop douloureux pour le fragile espoir de survie des prisonniers du mur.

Jonathan grimace. Il a mis plus d’une semaine pour en faire le tour. Aucune échappatoire, à moins de s’attaquer directement au mur. Et chaque jour la surveillance s’améliore. Quelque part en amont, il a croisé des carcasses de voitures, criblées de balles. Il se dit qu’un jour il finirait par faire comme ces malheureux. Tenter le tout pour le tout.

 

À quelques centaines de mètres, une autre silhouette patiente. Adossée à une grosse cylindrée, elle attend, emmitouflée dans un long turban. Le vent s’est asséché depuis que les plus gros points d’eaux se trouvent de l’autre côté du mur. Un phénomène climatique étrange créé de toute pièce par les dégâts collatéraux des humains. Un revolver à la main, elle scrute les alentours. Autour d’elle, le terrain est plat. Elle peut repérer les mouvements de Jonathan au loin comme l’éventuelle approche d’un mort-vivant. À cause de la butte elle ne voit pas le mur, et s’en porte tout aussi bien. Elle sait ce qu’ils ont évité de justesse il y a déjà plus d’une semaine de ça...

Le 4x4 filait droit vers la liberté. Ils avaient récupéré Brenda. Ils avaient récupéré des armes et de quoi survivre un bout de temps. Ils avaient découvert le repère de Nina Ichka, la meurtrière, et s’étaient emparés de tout ce qu’ils pouvaient. À la réflexion, ils lui avaient tout enlevé. Sa collection d’armes mortelles, son Requin, ses vivres. Ce n’était que justice. Ils avaient laissé le reste à la portée de tous et étaient partis, droit devant. Ils croyaient encore à la terre promise.

Mais à la nuit tombée ils avaient rencontré le mur. Et les tourelles. Même le Requin avait failli y passer.

“Bon dieu ! Jonathan, dégage de là !”

Toum - Toum - Toum. Les balles tombaient comme de la pluie, ripant contre le grillage et la paroi blindée.

“Mais on va mourir ! hurla Brenda

_ C’est une putain de blague, c’est pas possible !”

Jonathan tourna le volant comme il put. Ils rencontrèrent un obstacle et le véhicule enfonça le bas-côté, se retrouvant au milieu d’un champ. Les tourelles continuaient de les arroser de leur pluie mortelle. Le terrain chaotique envoyait les occupants du Requin les uns contre les autres. Le moteur hurlait plus fort que les humains. Jonathan eut beau faire, le véhicule manqua plusieurs fois de s’enliser, heurtant les bosquets et les arbres sur son chemin. Une fosse plus pernicieuse eut raison du monstre de métal, à peine sorti de la zone de balayage des tourelles.

Récupérant dans le noir ce qu’ils purent, ils avaient dû retrouver leur chemin, dans le noir, dans une zone condamnée et infestée de mort-vivant.

De retour au repère de Nina Ichka, Jonathan avait voulu vérifier qu’ils pouvaient trouver une voie de sortie avant de repérer le Requin. Elle a été la seule à vouloir l’accompagner. Un grognement la tira de ses souvenirs. Un zombi, à moitié déchiqueté, se traînait non loin d’elle. Malgré les protections vestimentaires il avait senti la présence de chair fraîche. Écoeuré, elle recula la sécurité du revolver et pointa lentement le canon vers le rampant. Sa tête avait reçu de solide coup de gourdin. Le crâne était défoncé et les cavités des yeux étaient vides. Mais il avançait quand même droit sur Eva, sans jambes, à la seule force des bras, la gueule ouverte. Ses râles s’apparentaient à la souffrance humaine.

Elle le laissa approcher, dans l’espoir insensé qu’il fasse demi-tour ou qu’un événement l’empêche d’avancer. Mais ses doigts tendus comme des griffes tentèrent d’attraper la chaussure de la jeune fille. La détonation retentit dans la zone désertée. Au loin, Jonathan plia ses affaires et s’empressa de revenir pour lui venir en aide. Quand il arriva, essoufflé, Eva l’attendait toujours sans ciller. Il rangea le sniper le long de la bécane et démarra. La jeune fille s’assit derrière lui, l’enserrant. Jetant un coup d’oeil autour d’eux, ils s’en allèrent rejoindre la ville où ils avaient laissé tout le monde. La ville qu’ils n’avaient pas revu depuis plus d’une semaine.

 

Armer la seringue, tenir le garrot, chercher une veine, planter l’aiguille, presser le cylindre, enlever le tout, nettoyer. Max jeta la seringue dans la bâche servant de poubelle et se saisit des pinces médicales qu’on lui tendait. En quelques mouvements précis il extirpa la balle et la jeta dans la bâche. Soupirant, il nettoya la plaie et laissa Maëllie poser le bandage.

Il était épuisé. Il n’avait pas la carrure de Jonathan ou encore celle qu’avait eu l’Oncle Doc. Ces deux dernières semaines l’avaient épuisé. Survivre, fuir, survivre encore, tenter de rallier le plus de monde possible, les voir mourir, tenter d’en sauver quelques-uns…  Depuis leur retour au repère de Nina Ichka, Max s’était improvisé apprenti chirurgien. Il n’a même pas fini sa médecine, à l’université ; ça n’a plus d’importance. Et l’on apprend beaucoup plus vite sur le tas. Il sait déjà transfuser du sang intact pour remplacer le sang contaminé, quand il n’est pas trop tard. Il sait anesthésier et extraire les balles, soigner les blessures, quand elles ne sont pas mortelles. Il apprend, à chaque nouveau cas qui se présente.

Les survivants des environs ont vite appris qu’il restait un médecin dans les parages, et il a de plus en plus de travail. La fatigue le cisaille. Heureusement, Maëllie est là pour lui servir d’infirmière, et Brenda de garde du corps. Les survivants sont tous sur les nerfs et certains oublient de trouver des moyens suffisants de payements. En quelques jours, Max et son groupe se sont emparés du repère de Nina Ichka et l’on transformé en véritable hôpital fortifié. Ils ont enterré Luc et Kévin, déblayé le secteur des zombis errants, et rétabli les barbelés dissuasifs. Depuis le toit, deux sentinelles abattent les morts-vivants qui se prennent au piège et préviennent de l’arrivée des clients. Brenda vérifie les moyens de payement et surtout qu’aucune arme ne rentre à l’intérieur. Ensuite, c’est le travail de Max et Maëllie.

Mais aujourd’hui, il n’en peut plus. Il s’effondre dans une pièce annexe. À peine a-t’il touché le matelas qu’il sombre dans un sommeil douloureux. Il a du mal à se remettre de la perfusion pour sauver Eva. Il en ressent toujours des vertiges. Quelque chose s’est peut-être mal passé. Ou alors, il est tout simplement épuisé.

 

Emmitouflés dans de lourdes couvertures, deux silhouettes font le guet. C’est le seul véritable inconvénient du repère : le toit est à la merci de tous les vents. D’un côté, Hélène balaye sans relâche la zone à l’aide de son viseur. De là-haut, on peut observer les bords de la rivière, dernier endroit où les survivants osent s’aventurer. De temps à autre les zombis s’invitent dans la zone et Hélène les abats, les uns après les autres, pour sécuriser à nouveau les rives. C’est sa modeste contribution au genre humain, à ce qu’il en reste. Les zombis qui viennent  se prendre dans les pièges du repère de Nina Ichka sont abattus à la main, pour économiser les munitions. Ils ne sont pas prêts d’être à sec de ce côté-là, mais il faut savoir rester prudent. Avec l’apparition du mur, les possibilités d’avenir à long terme en ont pris un coup. Il n’y aura pas de petites économies.

Elle rajuste son bonnet tibétain par-dessus les pans de couverture et change de côté pour jeter un coup d’œil vers la forêt. De là, peu de choses arrivent, mais on ne sait jamais. L’autre personne sur le toit remarque la manœuvre et se replace dans son dos. À deux ils peuvent avoir une vue globale des environs.

La seconde sentinelle est un homme, Joris, âgé d’une trentaine d’année, un peu plus vieux qu’Hélène. Son physique maigrelet et sa barbe de plusieurs jours ne font pas de lui un homme très effrayant, mais la jeune femme prend bien soin de ne jamais croiser son regard. Quand le groupe l’a accueilli, il a bien compris qu’il ne devait pas poser trop de questions. Surtout vis à vis d’Hélène qui partage la même mission que lui. En mains, il n’a qu’un jackhammer, une mitraillette de combat à la forme plate et presque carré. Idéal pour tenir en respect les clients qui oseraient passer le premier barrage imposé par Brenda. En revanche, pour la surveillance à distance, ça ne lui sert pas à grand chose. Et la paire de jumelle lui file rapidement des migraines. Alors il se contente de surveiller à l’œil nu, patientant comme il peut.

Sa situation n’est que provisoire, le temps que ses blessures guérissent. En échange de ses services, Max lui confie assez d’anti-douleurs pour tenir une journée. Sans eux, il n’irait pas bien loin. Tout ça pour quelques fruits qu’il avait refusé de céder à une bande de motards. Un coup de serpe dans le ventre et il avait été abandonné à son sort, en plein milieu du centre-ville. En plein milieu du territoire des zombis. Il s’était réveillé sur la table d’opération, juste assez conscient pour accepter le chantage de Max : la vie et les anti-douleurs pour quelques semaines de loyaux services. Il avait accepté. Il aurait accepté bien plus.

Il n’a jamais eu grand chose dans sa vie qui vaille la peine d’être poursuivi. Ses parents, en dehors du mur, n’ont sans doute pas compris ce qu’il se passe réellement à l’intérieur de l’enceinte condamnée. Ils commenceront à paniquer dans quelques semaines, quand ils n’auront plus leurs nouvelles mensuelles. Son patron s’était fait tuer, son immeuble avait été pris d’assaut par le gang de motard. Plus d’internet, plus de télé, plus de quotidien. Il n’a plus rien et en est réduit à obéir à une bande de gamin. Mais ça lui suffit.

D’un coup de jumelle il vérifie une intuition. Débouchant dans l’impasse, un véhicule défraîchi cahote en longeant les murs. Ils tombent face au grillage, envisageant un instant de l’enfoncer. Mais ils renoncent rapidement et commencent à sortir.

Hélène a la tête enfouie dans sa couverture. Joris essaye de l’appeler mais elle ne réagit pas. Tout en gardant un œil sur les nouveaux arrivants, il pose sa main sur l’épaule de la jeune femme. Immédiatement celle-ci se réveille, sursaute et se recroqueville à terre. Joris a à peine le temps de sursauter à son tour qu’il se trouve braqué par un revolver.

“Me touche pas !”

Ils tremblent tous les deux devant la violence de la réaction d’Hélène. Son doigt crispé sur la gâchette menace d’appuyer à tout moment. Elle respire difficilement, regarde au sol, sans lâcher sa cible du bout de son canon.

“Excuse, je voulais...

_ Me touche pas, me touche jamais !”

Elle avance doucement le corps, puis recule, dans un balancement qui se veut rassurant. Elle essaye de reprendre ses esprits mais elle ne peut lâcher la crosse. Elle a besoin de sentir le métal. Elle ne veut pas tirer mais elle sent que tout la guide à serrer du plus fort qu’elle peut. La couverture lui pend sur une épaule, le bonnet est tombé à terre. Ses cheveux tombés en cascade lui font un frisson dans le dos. Elle ferme un œil, voit Joris au bout de la ligne de visée. Elle expire doucement l’air de ses poumons et s’écarte lentement de la scène, s’approchant de la trappe qui permet de descendre du toit.

Elle aperçoit alors les nouveaux arrivants, un blessé dans les bras, attendant qu’on vienne leur ouvrir. Elle déglutit avec peine, désigne l’entrée du menton, sans lâcher son revolver ni l’abaisser :

“Ils sont là depuis longtemps ?

_ Ils viennent d’arriver. Je te laisse avertir Max, d’accord ?”

Elle hoche la tête, encore tremblante, attrapant la trappe de sa main libre. Elle passe un premier pied par l’échelle, puis disparaît d’un seul coup, laissant Joris relâcher la pression en tombant accroupi. Il éponge la sueur qui lui macule le front, reprend sa respiration. Des éclats de voix commencent à se faire entendre. Il se redresse. Il a un rôle à jouer, il le jouera jusqu’au bout. L’effet des anti-douleurs commencent à s’estomper. Pas grave, il attendra que la crise soit passée. Il peut endurer ça. Tout le monde peut endurer ça. Tout le monde a déjà enduré pire depuis que le fléau s’est abattu sur la ville. Il pose un pied sur le rebord du toit, son jackhammer bien en main, prêt à menacer les arrivants trop turbulents.

 

“Max, ça se gâte dehors. Ils te réclament.”

Emergeant d’un sommeil sans rêve, le garçon se cogne la tête contre une paroi. La pièce annexe à la salle d’opération est trop petite pour y dormir. Chaque réveil en sursaut est réprimandé d’une solide bosse. On tambourine à la porte :

“Max ! Ils ont besoin de toi.”

Il ouvre, des cernes marqués sous les yeux. Hélène l’attend, le sniper dans le dos. Maëllie est déjà en train de préparer les seringues quand il s’éloigne de la salle d’opération. Au dehors, ça hurle.

“Vous n’entrez pas ! Une seule personne ! Les autres s’éloignent et vous déposez vos armes !

_ Dépéchez-vous, il va crever !

_ Tu veux une balle dans la tête la meuf !

_ Je n’ouvrirais pas et votre ami va crever, dégagez d’ici ! C’est une seule personne ou vous crevez tous ! hurle Brenda.

_ Je vais t’éclater ! T’es médecin, tu le soignes. Y vas crever ! Je vais te coller une bastos !

_ Dégagez !”

Max sort en titubant, s’empressant de parvenir au seuil du domaine de Nina Ichka où de nouveaux arrivants attendent d’être soignés, armes au poing. Brenda est prête à répliquer, Joris aussi depuis le toit, et Hélène prend position avec son sniper, bien à l’abri derrière la porte de l’installation fortifiée.

“C’est bon, je suis le médecin. Il n’y aura de la place que pour une personne, sans arme, en plus du blessé.”

Il écarte Brenda qui se laisse faire et reprenant aussitôt position. Il examine la jambe où un morceau de mollet a disparu. Ses pensées sont floues, mais il s’exclame pour mettre fin aux menaces :

“Je peux le sauver. Une seule personne : la fille, dit-il en pointant du doigt la seule femme du groupe. Les autres vous reculez.

_ Vas-y, soigne-le bouffon !

_ Reculez, que je puisse ouvrir la porte !”

Les deux autres gars hésitent puis recule. La femme à la peau brune, comprenant qu’ils ont enfin obtenu ce qu’ils voulaient, pose son arme et prend le blessé surs ses épaules. Max ouvre le grillage, vient à son aide et l’entraîne à l’intérieur du domaine. Brenda garde son arme pointée et referme derrière eux. Puis elle fait demi-tour, en gardant prudemment un œil derrière elle.

“Ça va vous compter cher, vous en êtes conscient ?”

La femme à la peau brune, une fois le blessé porté par Brenda et Max, sort de sous son tee-shirt des plaquettes médicales. Maëllie a parfaitement préparé la salle. Le blessé est installé et Max jette rapidement un œil sur le butin de la femme. Des anti-douleurs, de la morphine. Rien d’utile pour eux, mais gain essentiel pour l’hôpital improvisé.

“Vous avez trouvé ça où ? Même nous on en a pas.

_ On en a d’autre.”

Il hoche la tête et laisse Brenda prendre la suite des négociations avec la cliente. Il enfile sa blouse lavée tant bien que mal où le sang des précédents patients ne s’est pas effacé. Un garrot empêche le sang contaminé de remonter. C’est ce qui a probablement sauvé le blessé.

“Depuis combien de temps a-t-il été mordu ?

_ Quelques minutes. Cinq, même pas dix. Sur le bord de la rivière. Les autres zombis ont été abattus, sûrement par quelqu’un de chez vous.

_ Ok. Je peux le sauver.”

Ce qu’il ne dit pas, c’est que le sang propulsé à grande pompe par le coeur pour combler l'hémorragie est en train de faire imploser le reste de la jambe, au-dessus du garrot. Plus rien ne circule et la peau se durcit, prenant les teintes d’un rouge éclaté et d’un bleu sombre. À chaque patient il doit faire face à de nouveaux problèmes. À chaque patient il doit apprendre de nouvelles opérations. Il doit maintenant apprendre à amputer.

 

 

 

Par Florent - Publié dans : Zombi
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