Zombi-Episode 9 : Une lueur dans la nuit
La station d’épuration est plutôt à l’écart de la ville et le chemin est assez dégagé pour que Nina Ichka reprenne le Requin. Elle ne le regrette pas. Devant elle, un grand terrain plat est rempli de zombis. Bien sûr, ils ne sont pas totalement immobiles et certains sont protégés par des murs et des grillages. Les grillages, ça va être un jeu d’enfant. Les murs demanderont une poussée un peu plus prudente mais ils tomberont. Et le pas titubant des morts-vivants ne leur permettra pas de s’échapper bien loin.
Nina Ichka arrête son engin de mort dans la rue, juste le temps de bien évaluer la situation. Elle se dit que la situation en question dépasse ses espoirs les plus fous. Des gens par centaines – peut-être par milliers – qui sont installés là, attendant docilement qu’elle les écrase et mette fin à leur misérable existence, trop malades pour courir et s’échapper. Ils ont détruit eux-mêmes l’ordre social qui pouvait les protéger de leur bourreau. Avec un frisson d’excitation, Nina Ichka enclenche la première vitesse et se lance dans son méthodique office de mort.
Elle écrase les zombis les uns après les autres, empalant les premiers dans le pare-buffle à pointes, créant un matelas de corps plus ou moins remuants qui tamponne les suivants. Elle ne tue que ceux qui passent sous ses roues mais amoche tous ceux qui sont à la portée du Requin. N’importe quelle espèce intelligente aurait fuit. Pas les zombis. Les voitures ne les intéressent pas, mais Nina Ichka a laissé les fenêtres suffisamment entrouvertes pour que son odeur et celle du cadavre de Joanna se répandent, et ils se pressent au contraire contre l’engin de mort. Nina Ichka écrase les jambes, les torses, les bras, puis repasse consciencieusement sur la bouillie humaine jusqu’à avoir toutes les têtes. C’est un long travail mais elle l’aime.
Un trop long travail peut-être, même pour elle. Il en vient toujours plus. Beaucoup morts-vivants de la ville sont là, ce qui confirmerait que les survivants se sont cachés dans la station. Nina Ichka ferme les fenêtres – il y a trop de doigts putréfiés qui se glissent à l’intérieur et tombent dans l’habitacle. Les zombis s’entassent sur le Requin. Ils bouchent les voies d’aération. Nina Ichka possède encore une bonne réserve d’air mais ça ne durera pas éternellement. Le système de protection électrifié ne peut lui être d’aucun secours face à cette masse grouillante. Une diversion ? Non, elle n’a pas les moyens d’attirer d’autres appâts plus juteux à portée des monstres. Elle tente tout de même de klaxonner au cas où les survivants sortiraient pour voir ce qui se passe et attireraient les morts-vivants. En vain.
Bon. Il ne lui reste plus trente-six solutions.
Un mur en brique au sommet couronné de fils barbelé n’est pas loin. Au lieu d’utiliser la puissance 4x4 de l’engin pour pousser lentement le mur jusqu’à ce qu’il s’écroule – ce qu’elle a fait avec les précédents – elle accélère. Sa ceinture de sécurité renforcée par un harnais est bouclée. Pas d’airbag. Le choc va être rude.
Les roues patinent sur la chair et le sang, les centaines de corps freinent l’engin, mais il parvient à foncer droit dans le mur. L’onde de choc décolle les zombis qui s’accrochaient et l’impact lui-même broie ceux qui se tenaient devant. Nina Ichka a l’impression d’avoir pris le mur sur la tête, elle lutte contre l’évanouissement. Si elle leur laisse ne serait-ce qu’une seconde pour revenir sur le Requin, alors ça n’aura servi à rien. Son regard est trouble mais elle n’a pas perdu ses réflexes : elle fait machine arrière. Le Requin a bien encaissé le coup et le moteur n’a même pas calé. Elle s’enfuie à toute allure. Aucune créature titubante ne peut plus la rattraper.
Mais le fait de fuir la met en rage.
Elle avait l’engin destructeur le plus efficace et elle s’est laissée piéger. Cela, Nina Ichka ne peut pas l’accepter. Elle rumine son échec tout en cherchant à se ravitailler en essence et dresse son plan alors qu’elle répare de son mieux le Requin. Les morts-vivants n’étaient jusqu’à présent que des proies rêvées à ses yeux. Mais ceux qui attendent près de la station d’épuration sont devenus ses ennemis personnels. Et sa nuque lui fait mal, une douleur persistante qui attise sa haine et sa soif de revanche.
Elle a été trop lente, elle a trop fait confiance à la puissance du Requin. Une erreur qu’elle ne doit plus commettre. Elle a réussi à tuer une centaine de zombis et à en estropier environ cinq fois plus, mais beaucoup sont encore valides et lui bloquent l’accès. Il va falloir utiliser la manière forte : grenades et dynamite. Une fois que l’accès sera dégagé, alors elle foncera à l’intérieur, rejoindre ces fameux survivants. Ils ne l’intéressaient pas particulièrement, donnant juste un but à sa sanglante errance, mais à présent qu’on l’empêche de les atteindre elle veut plus que tout les trouver. Ce sera sa victoire.
La ville est déserte sous le soleil couchant, pourtant tous les monstres ne peuvent pas s’être donnés rendez-vous à la station, il y en a sans doute qui rôdent ailleurs. Mais Nina Ichka est tranquille pour préparer ses munitions. Elle pourrait bien sûr attendre le lendemain pour frapper, quand il fera jour et qu’elle verra bien son chemin. Mais elle n’a pas envie d’attendre. Elle allume ses phares, branche ses phares auxiliaires, et après réflexions enveloppe de tissus imbibés d’essence certains pics tordus de son pare-choc, auxquels elle met le feu. C’est dangereux, inutile et éphémère, mais elle n’aurait renoncé pour rien au monde à la majesté flamboyante du Requin s’élançant à nouveau sur ses proies tel un chariot de l’Enfer venu chercher les âmes damnées.
Certains zombis avaient tenté de la suivre et elle les retrouve tout au long de son chemin, éparpillés, des proies faciles qu’elle écrase les unes après les autres. Mais l’essentiel du groupe est resté là-bas à tourner en rond. Parfait. Nina Ichka a trois grenades. Elle les lance du bras gauche, par la fenêtre, sans cesser de rouler. La première explose devant le Requin dans une gerbe d’entrailles et de chair. Nina Ichka n’attend pas d’y voir à nouveau quelque chose pour lancer la deuxième, droit devant, juste avant de franchir le cratère laissé par l’explosion précédente. La route est violemment dégagée un peu plus loin. Elle fonce. Le Requin avance sans mal mais les cahots lui interdisent de tirer une troisième fois. Il reste une centaine de mètres avant la station proprement dite. Peut-être qu’elle n’aura même pas besoin de la troisième grenade. Les zombis sont moins nombreux par là et ils ont beau tituber de toutes leurs forces, ils n’arrivent pas à la rattraper. Elle accélère, roule sur les morts-vivants encore sur son chemin et finit sa course folle dans un magnifique dérapage qui lui fait faire un demi-tour complet, dos au mur, phares braqués sur les restes de son carnage et les nouvelles victimes qui titubent vers elle. Elle éteint tout. La scène n’est plus éclairée que par les flammes mourantes des torches de fortune accrochées au Requin. Elle prépare un sac avec quelques provisions, médicaments et munitions, attrape son fusil, hésite mais fini par laisser sa faux, accroche la faucille à sa ceinture et grimpe par le toit ouvrant qu’elle ferme ensuite soigneusement. Les zombis les plus proches sont en train de grimper sur la voiture. Elle prend le fusil et leur loge une balle dans la tête. L’essentiel, c’est de garder une distance de sécurité, le temps qu’elle puisse ouvrir la fenêtre au-dessus de sa tête et qu’elle entre.
Quelqu’un a barricadé cette fenêtre de l’intérieur avec un meuble, sans doute une étagère métallique. Nina Ichka commence par casser le verre à coup de crosses. Les morts-vivants s’étant trop rapprochés à son goût, elle recommence à tirer pour décimer les premières lignes. Ils ne sont pas rapides comparés à un humain qui court, mais il suffit de les quitter des yeux quelques minutes pour être totalement enseveli sous la marée de corps titubants. Mais Nina Ichka ne peut pas non plus utiliser son arme pour tous les achever : la faible lumière des torches ne permet de voir que dans un petit cercle de lumière autour de la voiture. Elle a une lampe électrique mais préfère économiser les piles. A présent, tout ce qui lui indique le nombre d’assaillants, ce sont les râles et les bruits de pieds qui se traînent. Même ceux qu’elle a en partie écrasés rampent vers elle et le bruit de leurs restes frottant la terre se mêle au grondement général, une masse de petits bruits accumulés qui donnent à la nuit un son unique et menaçant. Mais Nina Ichka n’a pas peur.
Elle introduit le canon de son fusil entre l’étagère et l’appui de fenêtre et s’en sert pour faire levier. L’étagère tremble, oscille et finit par tomber avec fracas. Nina Ichka tire une dernière fois sur les zombis qui escaladent les cadavres des autres pour grimper sur la voiture, puis elle se glisse par la fenêtre et entre. Elle inspecte rapidement l’intérieur à la lampe torche mais la pièce est vide, visiblement désertée dans la panique après avoir sommairement barricadé les ouvertures. Sans doute un bureau. Il ne lui reste plus qu’à remettre l’étagère en place avant que les morts-vivants ne parviennent à s’y hisser. Mais juste avant…
Evidemment, il serait plus raisonnable de garder la troisième grenade pour plus tard. Mais Nina Ichka n’est pas toujours raisonnable et, surtout, elle n’aime pas quitter un combat sans avoir abattu ses ennemis jusqu’au dernier. Elle veut leur laisser un petit cadeau, histoire qu’ils sachent – s’ils sont en état de savoir quoi que ce soit – qu’elle ne fuit pas. Elle se penche à la fenêtre et jette la grenade. A la lueur de l’explosion elle constate avec plaisir que les rangs des zombis se sont bien clairsemés depuis sa première attaque. Toute à sa victoire, elle voit trop tard que l’un d’entre eux, parfaitement indifférent au sort de ses camarades, a réussis à grimper sur le toit du Requin. Avec l’ignoble rapidité qu’ils n’ont que lorsqu’ils attaquent, le zombi se jette sur elle et parvient à la mordre à la main droite avant que d’un coup de faucille elle le décapite de la main gauche. Nina Ichka recule précipitamment et remet en place l’étagère métallique qu’elle leste d’une série de lourds classeurs pour faire bonne mesure. Difficile de dire s’ils parviendront à passer. Pour le moment, ce qui fait battre son cœur plus vite, c’est l’état de sa main. Pour autant qu’elle le sache, une morsure contamine toujours sa victime. Mais si cette maladie fonctionne comme un poison, alors il lui reste un espoir.
D’abord, il faut qu’elle se calme. Nina Ichka se concentre et parvient à ralentir les battements désordonnés de son cœur. Surtout, ne pas accélérer l’écoulement du sang. Elle aurait dû agir immédiatement. Tant pis. Il faut qu’elle tente. Et tout le matériel nécessaire pour cette opération est resté dans le Requin. Mais si elle tente une sortie maintenant, elle perdra encore plus de temps à nettoyer la zone. La morsure n’était pas prévue… elle va devoir utiliser les moyens du bord : sa ceinture pour la douleur, son couteau pour trancher, une ficelle pour faire un garrot ensuite. La faucille pleine de sang de zombi ne lui parait être utilisable. Nina Ichka met la ceinture entre ses dents, installe la lampe de poche sur une étagère, pose sa main sur une chaise rescapée, ouvre son couteau aiguisé comme un rasoir. Elle n’a rien pour couper les os, elle veut donc s’amputer sur une articulation. Avant, elle se pique la main à différents endroits. La douleur qui irradie de la morsure insensibilise la zone. Nina Ichka a été mordue aux doigts – deux phalanges ont disparues dans l’estomac du mort-vivant – et elle espère que le reste de la main est sauvable. Mais plusieurs points, sur le dos de sa main, ne réagissent pas à la douleur. Tandis que le poignet est encore sensible. Elle décide de couper là.
Les articulations du poignet sont complexes. Après avoir entaillé la peau, le sang masque tout et c’est de la pointe du couteau que Nina Ichka reconnaît à tâtons les endroits plus tendres à trancher. Elle retient ses cris et ses larmes en mordant férocement sa ceinture et coupe le plus vite possible, massacrant sans doute le travail mais préférant utiliser sa haine pour agir tant qu’elle en a encore la force. C’est son unique chance. Sa main droite se détache peu à peu du poignet. Elle a les mains pleines de sang et serre bien le couteau pour qu’il ne glisse pas. Elle sait que les conditions ne sont pas hygiéniques et qu’elle devra prendre des antiseptiques après. Pour le moment, elle pare au plus urgent. Hors de question qu’elle abandonne ni qu’elle meure alors qu’elle va enfin voir son rêve se réaliser : la disparition totale de l’humanité.
Enfin elle parvient au bout de l’ignoble tâche. Elle serre la ficelle de toutes ses forces autour du moignon qu’elle emmaillote de son mieux pour limiter l’écoulement du sang. Elle sait qu’elle en a déjà perdu beaucoup. Sa tête tourne et l’évanouissement n’est pas loin. Lentement, elle se met en route. Elle doit retrouver les autres survivants. Il faudra qu’elle les embobine pour qu’ils veillent sur elle si elle reste évanouie. Elle leur promettra des masses de provisions et d’armes dans une cachette. Mais au cas où ils tentent malgré tout de profiter de sa faiblesse pour la tuer et la dépouiller, elle prend le temps, avant de s’engager dans le couloir, de cacher sous ses vêtements son revolver et sa faucille. Elle glisse le couteau qui a servit à l’opération dans sa botte. Elle se sert du fusil comme d’une béquille pour parvenir à se relever. Tout est flou autours d’elle. La douleur monstrueuse suffit à peine à lutter contre sa faiblesse. Mais Nina Ichka est forte et elle parvient à marcher dans les couloirs et à descendre les escaliers, obnubilée par l’idée de trouver ceux qu’elle est venue chercher, les survivants. Son but. Les zombis ont tenté de l’en empêcher, mais elle n’aura pas gagné cette bataille tant qu’elle ne les aura pas trouvé. Ils n’ont pas intérêt à être morts.
Elle hésite entre deux chemins lorsqu’elle entend des hurlements. Ils proviennent de derrière un amoncellement de meubles qui a sans doute servi de barricade. Ils sont trop lourds pour qu’elle puisse les soulever mais en utilisant son fusil comme levier, elle fait tout tomber dans un gigantesque fracas. Les cris se taisent. Pour ne pas se faire tirer dessus, elle appelle d’une voix rauque :
« Amie ! Je viens en paix ! J’ai des armes, des médicaments et de la bouffe ! Et je sais où en trouver d’autres !
_ Venez, vite ! appelle une voix d’homme.
De jeune homme. De jeune homme effrayé mais qui a trop souvent paniqué au cours des derniers jours pour s’étonner de voir une femme débarquer à l’improviste. En entrant dans la pièce, elle voit que le jeune homme s’est reculé, tenant dans ses bras une petite fille à moitié nue et couverte de morsures, tandis que deux hommes plus vieux – dont l’un porte une combinaison verte – se battent. Celui en vert semble avoir le dessous. Elle pourrait facilement tous les tuer, ici et maintenant, même dans son état, mais il est plus prudent de demander de l’aide. Même si elle reste à l’écart, au cas où ils se montreraient agressifs envers elle.
L’homme en vert cesse de s’agiter et lui demande d’une voix terrifiée :
_ Par où vous êtes passée ?
_ Il va falloir remettre les meubles en place.
_ Oh non, non, non…
_ Qu’est-ce qui est arrivé à votre bras ? demande l’autre homme qui lâche le premier.
_ Main coupée. Aidez-moi. J’ai de quoi me soigner dans mon sac. Mais j’ai perdu beaucoup de sang. Je vais tomber dans les pommes. Si vous m’aidez, vous ne le regretterez pas.
Le jeune frissonne en regardant le moignon de Nina Ichka, mais il s’avance tout de même inspecter la blessure. Il ne doit pas se rendre compte d’à quel point il est pâle et parait mal en point. Lui aussi a de nombreuses cicatrices.
Ils se présentent, tous, mais elle ne retient pas leurs noms. Elle fait uniquement attention à ce qui pourrait présenter une menace pour elle. Le jeune s’occupe des médicaments – il en donne aussi à la fillette – l’homme pas en vert va voir le barrage qu’elle a défait pour le remettre en place et l’homme en vert s’empare de leur arme. Nina Ichka s’accroche à son propre fusil tout en le surveillant. C’est lui la menace. Elle ne le quitte pas des yeux. Il a peur et a l’air prêt à péter son dernier plomb à n’importe quel moment.
Malgré elle, le choc, la fatigue et la perte de sang l’emportent. Elle finit par s’endormir.
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